L’Agence de vérification de Radio France a pu recueillir le récit d’une victime de Jeffrey Epstein. Émilie Payet a été en relation pendant trois ans avec le criminel sexuel entre 2010 et 2013.
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« Il essayait de rentrer de plus en plus dans ma tête pour réussir à m’utiliser », témoigne vendredi 6 février Émilie Payet, une Française qui a été en lien avec le milliardaire américain Jeffrey Epstein au début des années 2010. L’Agence de vérification de Radio France a pu recueillir son récit après que le nom de la jeune femme est apparu plusieurs centaines de fois dans les documents Epstein publiés par l’administration américaine.
Aujourd’hui âgée d’une trentaine d’années, Émilie Payet affirme avoir rencontré Jeffrey Epstein en 2010, à l’âge de 19 ans, alors qu’elle arrive en France et se dit isolée. « Je viens d’arriver. Je suis déracinée. Je suis seule sur un continent où j’ai pas d’amis, de famille, d’attache. » C’est dans ce contexte qu’elle est mise en relation avec le milliardaire par un intermédiaire du milieu. « Je l’ai rencontré par l’intermédiaire d’un de mes anciens scouts », explique-t-elle.
Selon elle, cet agent lui présente Epstein comme un levier pour sa carrière artistique : « Il m’a dit je vais te présenter un homme qui va te donner des opportunités aux États-Unis dans le mannequinat avec des marques, qu’il allait me trouver des contrats, des jobs et même qu’il allait me présenter Woody Allen. »
Jeffrey Epstein lui promet alors de l’aider, mais pose une condition : « Il fallait qu’on reste en contact et qu’on se donne des nouvelles régulièrement. »
Émilie Payet se rend à plusieurs reprises chez lui à Paris. L’accueil, dit-elle, est toujours soigneusement orchestré. « Quand j’arrivais, il m’envoyait dans sa cuisine avec son valet, et comme par hasard, il y avait plein de choses que j’aimais. » Avec le recul, elle analyse ce comportement comme une stratégie délibérée : « Il savait trouver les informations pour rendre les gens à l’aise pour pouvoir mieux les contrôler. » À ce moment-là, elle ne se doute pas de ses intentions. « Je pensais sincèrement que c’était quelqu’un qui allait m’aider. Je n’ai pas envie de dire un sauveur, mais il avait ce tempérament et il voulait le montrer. »
Elle décrit aussi un glissement progressif dans leur relation vers quelque chose de plus personnel : « On devient très amis et j’ai eu des sentiments pour cette personne que je considérais vraiment comme un ami, comme quelqu’un de confiance, de plus en plus. » Elle en parle même à sa mère. « Quand je parlais de lui en disant qu’il allait m’aider, elle était super contente. À ce moment-là, nous n’étions pas du tout au courant du genre de personnage que c’était. »
L’emprise, selon elle, passe aussi par un contrôle constant. Après avoir perdu son téléphone, elle reçoit plusieurs messages insistants de la part de l’homme d’affaires américain. « Il m’a dit qu’il fallait absolument que j’aie mon téléphone sur moi pour pouvoir me joindre à n’importe quel moment si jamais il avait une opportunité pour moi. » Epstein lui envoie alors de l’argent. « Il m’a fait un virement pour que je m’achète tout de suite un téléphone. » L’Agence de vérification de Radio France a trouvé la trace de ce virement de 600 dollars du milliardaire à Émilie Payet, dans les documents publiés par l’administration américaine.
Dans son appartement, le malaise s’installe progressivement. « Une fois, je suis arrivée et il m’a dit que j’avais une sale gueule. Il me rabaissait tout en faisant des blagues. » À l’époque, elle ne met pas encore de mots dessus. « Avec le recul, je vois que c’était vraiment pour manipuler mon esprit. Il essayait de rentrer de plus en plus dans ma tête pour réussir à m’utiliser. » Elle décrit des situations qu’elle juge aujourd’hui déroutantes, par exemple lorsque le milliardaire lui propose de prendre un bain et de faire une sieste chez lui.
Émilie Payet raconte aussi avoir été invitée à plusieurs dîners par Jeffrey Epstein « avec ses amis, Woody, etc. », mais elle dit ne pas s’y être rendue : « À chaque fois qu’il m’invitait à dîner, je n’y allais pas. » Elle explique avoir compris a posteriori l’importance de cette prudence. « J’ai découvert en regardant le documentaire que dans une des soirées où j’étais invitée, une jeune fille s’était faite violée et frappée, » affirme-t-elle.
« Je venais pour discuter de manière professionnelle et, finalement, je me retrouvais à prendre un bain et à faire une sieste. C’était une approche pour essayer de me mettre à l’aise, me donner du bien-être pour mieux m’attaquer. »
Émilie Payet
à l’Agence de vérification de Radio France
C’est en 2013 que Jeffrey Epstein lui présente un producteur américain. Lors de leur rencontre à New York, le malaise se répète. « Ce mec-là m’a demandé ce que je voulais faire dans la vie. Je lui ai raconté mes projets… Je voyais bien qu’il me regardait parler mais qu’il ne m’écoutait pas vraiment. » L’homme l’invite chez lui. « On arrive au dernier étage, avec vue sur tout New York. C’était très impressionnant. » Très vite, la situation bascule. « On se met sur un canapé en cuir, un écran descend, et là il me montre une course de quads. Je ne voyais pas trop ce que j’avais à voir dans cette histoire. Et il commence à mettre sa main à l’intérieur de mes cuisses. Je balance sa main et je dis non. » La réaction de l’homme la glace. « Il me dit : ‘you are a very smart girl’. »
« J’ai couru, j’ai foncé dans l’ascenseur. Je ne sais même pas comment je suis rentrée chez moi, » raconte-t-elle. Le lendemain, elle reçoit un appel de Jeffrey Epstein. « Il m’a insultée. Il m’a dit que j’étais vraiment trop conne, que je n’allais jamais rien faire de ma vie, et que c’est comme ça que ça marchait, et pas autrement. » Aujourd’hui, elle relativise, sans minimiser : « Par rapport à ce que d’autres filles ont pu vivre, ce n’était pas grand-chose. »
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