Philippe Jaenada exprime sa joie après avoir remporté le prix Goncourt pour LInconnue du quai






Philippe Jaenada, Lauréat du Prix Goncourt

Lauréat du prix Goncourt 2026 pour son treizième roman, Philippe Jaenada était l’invité du 20 heures de France 2. L’écrivain est revenu sur cette récompense et sur son enquête consacrée au meurtre de Louise Cansot, une jeune Bretonne assassinée à Paris en 1949.

Retranscription de l’interview

Jean-Baptiste Marteau : Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que vous aviez gagné le prix Goncourt ? Étiez-vous chez votre éditeur ?

Philippe Jaenada : C’était très étrange. J’étais chez mon éditeur. La semaine dernière, j’étais absolument serein. Je me disais : de toute manière, soit j’ai le Goncourt et je suis content, soit je ne l’ai pas et je continue ma vie normalement, tout va bien. Et puis, ces deux derniers jours, on reçoit des dizaines de mails de tous les gens qu’on a connus depuis 40 ans : « Je croise les doigts, tu vas l’avoir, j’en suis sûr. » Et malgré ça, on se tend artificiellement.

Vous avez dit, dans votre première réaction, que c’était rigolo et que ça faisait plaisir.

C’est une sorte de course. Je suis turfiste, j’adore les courses. C’est un jeu qui prend de l’importance et de la gravité, davantage dans l’approche du public. C’est le poteau d’arrivée.

Un jeu qui va changer votre vie. Votre livre connaît déjà un très beau succès : il s’est vendu à 60.000 exemplaires. Vous allez peut-être atteindre les 600.000 à la fin de l’année.

On verra bien. Je n’en sais rien, on verra bien. Mais, en tout cas, oui, ça fait plaisir. Je ne peux rien dire d’autre que c’est joyeux, ça fait plaisir. Alors, rigolo… Non, aujourd’hui, c’était tendu ce matin. Mais c’est une formidable nouvelle.

C’est votre treizième roman et c’est une enquête sur la mort d’une femme inconnue, mais pas tant que ça. On connaît son nom très vite : elle s’appelle Louise Cansot. On sait qu’elle a été tuée. C’est une jeune Bretonne morte sur le quai de Javel, à Paris, en 1949. Mais, en réalité, elle est inconnue parce qu’à part son nom et sa photo, on ne sait rien d’elle. Vous allez retrouver sa trace, remonter son histoire. C’est une véritable enquête.

C’est une enquête. C’est-à-dire que les gens qui lisent le livre doivent se dire, à la page 12, alors qu’elle est déjà identifiée sous le nom de Louise Cansot : « Qu’est-ce que c’est que ce titre ? » Dix pages plus loin, elle n’est déjà plus inconnue.

On a toutes les informations sur elle dès le début du livre.

C’est aussi le cas pour moi. J’essaie de lutter contre l’illusion, de rester humble et lucide. Je veux lutter contre l’illusion qu’après des mois, des années de recherches sur elle, au cours desquelles j’ai obtenu toutes les informations possibles, je pourrais penser que je la connais. Je ne connais même pas le son de la voix de cette femme, ni la lueur qu’il y avait dans ses yeux. Donc, pour moi, elle reste une inconnue. Je sais le maximum de choses qu’on peut savoir d’elle et j’essaie de le transmettre, mais il faut que je me dise : je ne sais pas qui était vraiment Louise Cansot.

C’est donc une enquête presque journalistique que vous menez et que vous nous racontez pendant plus de 500 pages. Vous avez un modèle pour cela : Maigret. Vous avez lu les 75 romans de la série.

Quand j’ai découvert ce fait divers, j’ai eu l’impression de lire le début d’un Maigret. C’est vraiment presque un archétype de fait divers, symbolique. Je me suis dit que j’allais lire tous les Maigret. Au début, c’était censé être juste une sorte de ressort comique. Je me suis dit que mon narrateur, qui est un peu moi, allait se prendre pour Maigret, qui n’existe pas, et allait évidemment se heurter à la réalité. Cela donnerait des situations ridicules, cocasses, et allégerait un peu le livre. Cela m’a quand même servi, notamment grâce aux conseils. En lisant les 75 Maigret, je notais toutes ses réactions dans telle ou telle situation, face à tel ou tel problème. J’ai suivi cela docilement et ça m’a mené, je pense, au coupable.

Ce qui est également étonnant, sans que l’on puisse dévoiler la fin, puisque vous avez très probablement le nom du coupable, c’est votre style. Vous interpellez le lecteur, vous le critiquez parfois, vous vous insultez même à un certain moment. Vous avez un style parfois déconcertant.

Mon personnage est une version un peu maladroite, un peu malchanceuse de moi-même dans ce livre. Je ne suis pas que ça, j’espère, mais cela sert à amener le lecteur avec moi et surtout à alléger, comme je l’ai dit, le drame, la tragédie de cette jeune femme.

Cette jeune femme, justement, vous la réhabilitez. On ne dévoilera pas la fin, car il y a une très belle scène et, justement, on ne veut rien révéler. Est-ce que vous avez pensé à elle ? Vous ne l’avez évidemment jamais connue, puisqu’elle est morte en 1949. Avez-vous pensé à elle en recevant ce prix tout à l’heure ?

Bien sûr. Parmi les premières réponses que j’ai faites, lorsqu’une meute de journalistes s’est ruée sur moi, j’ai d’abord pensé à mon éditeur, mon premier éditeur, Bernard Barrault, qui est mort au début de cette année. La dernière chose qu’il m’a dite, lors de notre dernier déjeuner, c’est : « Va vers ton destin. » Mon destin, c’est ici, maintenant. Et puis, évidemment, j’ai pensé à elle, mais pas seulement à elle : à toutes les jeunes femmes de l’époque qui lui ressemblaient, ainsi qu’aux jeunes femmes d’aujourd’hui qui doivent lui ressembler et qui doivent affronter pas mal d’obstacles, d’injustices et de contraintes. Donc oui, j’ai pensé à elle, et elle est assez semblable.

Cette Louise Cansot a été assassinée à cet endroit, peut-être à 50 mètres d’ici, de France Télévisions, sur le quai de Javel. Vous étiez prédestiné à venir sur le plateau du 20 heures.

Voilà, j’y suis maintenant. C’était ça, c’était une histoire écrite.

Vous aimez ces personnages cabossés. C’est ce qui vous guide, vous inspire. Qu’est-ce qu’ils ont de particulier ? Pourquoi cette personne-là ?

Ce n’est pas le fait qu’ils soient cabossés, parce qu’elle ne l’était pas à l’origine, c’est le fait qu’ils aient été cabossés. C’est-à-dire que ce qui vraiment me propulse, me révolte et m’entraîne, c’est l’injustice, sous quelque forme que ce soit. Je m’intéresse beaucoup à l’après-guerre, donc mes derniers romans se déroulent dans cette période. Les personnes qui avaient des problèmes, qui subissaient des injustices et des contraintes, c’étaient souvent les jeunes femmes. C’est donc cela qui me touche chez elles.

Il faut parler de l’intelligence artificielle. Le Goncourt a évidemment été bouleversé par cette nouvelle technologie, notamment avec le livre de Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir ». Que faut-il faire ? Interdire l’IA, vérifier que chaque livre n’a pas été écrit avec elle ou, au contraire, comme vous le faites et le dites ouvertement dans ce livre, l’utiliser pour des recherches avec parcimonie ?

Il ne faut pas interdire l
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