Comme chaque lundi, Anne-Marie Revol propose ses coups de cœur littéraires de la semaine. Ce lundi 26 janvier 2026, la chronique est spéciale BD, car le secteur est privé cette année du festival d’Angoulême, qui aurait dû se tenir le week-end prochain. La journaliste a souhaité mettre en avant trois BD.
1. Si tu veux une vie, vole-la
La première est un ouvrage consacré à une femme extraordinaire, Lou Andreas-Salomé. Il est intitulé Si tu veux une vie, vole-la, publié chez Bayard Graphique. Séverine Vidal est au texte, Olivia Sautreuil, au dessin. Lou Andreas-Salomé a vraiment existé. Elle était une femme à l’intelligence supérieure, extrêmement prolifique, avant-gardiste, qui a vécu à cheval entre le XIXe siècle et le XXe siècle.
« Je m’intéresse depuis plusieurs années au destin de femmes inspirantes, les femmes oubliées ou en tout cas qu’on réduit souvent à des clichés », explique Séverine Vidal. Lou est souvent décrite comme la muse de Nietzsche, l’amoureuse de Rilke, la disciple de Freud, mais elle était bien évidemment plus que tout ça. »
Lou Andreas-Salomé était une femme exceptionnelle mais réduite, époque oblige, aux hommes aux côtés desquels elle avait cheminé, ce qui est une très grave erreur. Née en Russie, elle va afficher très tôt un tempérament plutôt rebelle et rejeter en bloc l’éducation qu’on veut lui imposer. Elle n’a qu’une soif : celle d’apprendre.
À l’âge de 17 ans, Lou rencontre un pasteur qui va l’initier à la philosophie et trace pour elle une boussole intérieure qui ne va plus jamais la quitter. Sa vie sentimentale est à l’image de sa pensée, absolument inclassable. Elle va vivre en trouple, à trois, platoniquement, avec le philosophe Paul Rée, qui n’osera jamais l’embrasser, et avec Friedrich Nietzsche, qu’elle refusera d’épouser à plusieurs reprises. Elle sera également la compagne, la muse et l’accoucheuse du grand poète Rainer Maria Rilke.
Écrivaine, essayiste et poétesse, Lou se forme à la psychanalyse avec Sigmund Freud et analysera elle-même la fille du neurologue, Anna. Lou Andreas-Salomé ne voulait entrer dans aucune case. Séverine Vidal et Olivia Sautreuil racontent ce parcours singulier avec beaucoup de talent.
Le graphisme est inspiré de l’art déco et de l’art nouveau, avec de grandes pages contemplatives accompagnées d’une narration classique. L’album est labellisé Pop Women Selection et rend justice à une femme libre et incandescente.
2. Danser avec le vent
Le deuxième coup de cœur d’Anne-Marie Revol est la BD Danser avec le vent d’Emmanuel Lepage, parue chez Futuropolis. L’auteur, un grand voyageur, nous transporte dans les îles Kerguelen, petit archipel français situé à plus de 3.000 kilomètres des premières côtes habitées. De la Réunion, il faut six jours de bateau pour rejoindre cette terre.
Là-bas, des militaires et des scientifiques s’y relaient toute l’année, vivant dans de petites cabanes parfois éloignées de la base centrale. Le silence y est obligatoire pour observer les manchots et les éléphants de mer. Emmanuel Lepage y a vécu une expérience humaine absolument extraordinaire, isolé du reste du monde.
Cet album propose une réflexion sur le temps qui s’étire beaucoup plus lentement au contact de la nature. Emmanuel Lepage peint la mer à l’aquarelle avec une virtuosité incroyable. On sent battre les vagues, l’océan profond nous glace. Ce livre très important nous transporte dans un ailleurs fascinant qui nous réconcilie avec la beauté et la joie.
3. Soli Deo Gloria
Le dernier coup de cœur de la semaine est attribué à Soli Deo Gloria, un roman graphique signé Jean-Christophe Deveney et Édouard Cour. L’ouvrage, paru chez Dupuis, a remporté le prix BD FNAC France Inter 2026. Il s’agit d’un ovni absolument époustouflant, un conte philosophique et gothique, ainsi qu’une ode à la musique baroque. Les auteurs nous embarquent au XVIIIe siècle dans une Allemagne crasseuse.
On suit deux jumeaux orphelins dotés d’un don inné pour la musique. Mais nos héros sont nés au mauvais endroit, au mauvais moment : rien ne leur est épargné, ni la guerre, ni la faim, ni la violence, ni les pillages. Heureusement, ils ont une bonne étoile : la musique. Helma chante tandis qu’Hans compose. On touche au divin.
De rencontres en rencontres, les protagonistes atteignent le sommet. Les gravures rappellent celles de Gustave Doré, se présentant en argenté, noir et blanc, avec de petites touches de couleur. Le fond et la forme sont remarquables. La critique est dithyrambique.