Claude Guibal évoque ses expériences en zones de conflit : La guerre révèle notre véritable






Claude Guibal et son livre sur la guerre

Tous les jours, une personnalité s’invite dans le monde d’Élodie Suigo. Lundi 7 septembre 2026, la journaliste et reporter de guerre Claude Guibal publie « Ce que la guerre fait aux hommes » aux éditions Albin Michel, en partenariat avec Radio France.

Publiée le 07/09/2026 à 05:30

Temps de lecture : 4 min

Claude Guibal, en octobre 2021, à Paris
Claude Guibal, en octobre 2021, à Paris (Christophe ABRAMOWITZ / RADIO FRANCE)

Claude Guibal est grand reporter à la rédaction internationale de Radio France depuis plus de 30 ans. Son travail l’a conduit au cœur des grands conflits qui traversent le Moyen-Orient. Longtemps correspondante en Égypte, elle s’est imposée comme une spécialiste de cette région de mouvements liés à l’islam radical et des grands enjeux géopolitiques contemporains. Elle a couvert les guerres d’Irak, de Syrie, de Gaza, les révolutions arabes, mais aussi, plus récemment, la guerre en Ukraine.

Le 2 septembre 2026, elle a publié Ce que la guerre fait aux hommes aux éditions Albin Michel, en partenariat avec Radio France. Elle revient sur ces années passées au plus près des conflits. Elle y raconte les rencontres qui l’ont marquée, les promesses impossibles, les blessures invisibles et la fidélité à celles et ceux dont elle a porté la parole. Son livre s’ouvre sur une citation d’Haruki Murakami, extraite de Kafka sur le rivage.

Un témoignage poignant sur la guerre

franceinfo : Est-ce que ces mots résument à eux seuls ce que ces années de reportages vous ont fait à vous ?

Claude Guibal : Ces mots disent que l’orage, la tempête, est là pour quelque chose et qu’on en ressort transformé. Moi, ça fait 30 ans que, effectivement, mon métier m’a conduite à observer les moments où le monde bascule, où le monde d’individus bascule. Les gens que je rencontre, je les rencontre à des moments de leur vie où il se passe quelque chose et je dois condenser tout ça. Les auditeurs, les téléspectateurs ne s’en rendent peut-être pas compte, mais quand on fait un sujet à la radio, ça dure une minute 15. Ce qu’on ne voit pas, c’est tout l’envers, c’est tous les angles morts, c’est toutes ces histoires qu’on n’a pas le temps de raconter. La guerre est quelque chose de tellement dense, de tellement submergeant, en fait, que nos mots de journaliste ne suffisent pas. La guerre, par moments, on se marre, la guerre, c’est vraiment un révélateur de l’homme. Vous ne savez pas qui vous êtes avant de traverser une guerre ou une crise. Vous ne savez pas si vous êtes un héros, vous ne savez pas si vous êtes un minable et c’était ça que je voulais raconter.

Les réflexions sur la nature humaine

Vous écrivez : « On ne rit jamais aussi fort que pendant une guerre ». Que révèle cette phrase de la nature humaine ?

On est vraiment à l’os, on se débarrasse de qui on est et on se découvre aussi. Je pense que c’était aussi, je m’en suis rendu compte a posteriori, un livre sur l’observation de la peur, ce qu’elle fait chez les autres, ce qu’elle fait chez nous aussi comme journaliste. On n’est pas du tout, et tant mieux d’ailleurs, étranger à la peur, mais qu’est-ce qu’on en fait ? C’est aussi une question sur les limites du journalisme, qui est une question à laquelle tous les journalistes sont confrontés un jour ou l’autre. On se voit un petit peu en sauveur du monde, un petit peu tout-puissant sur le terrain, on est confronté à des choses d’une densité humaine telle qu’on voudrait prendre avec soi et sortir ces enfants du chaos. À quoi sert le journaliste, si ce n’est à être celui qui va essayer au moins de rendre compte au plus juste de ce que les gens vous disent et vous donnent ? Il n’y a rien de pire que de hurler dans le silence. Notre travail, c’est aussi d’aller regarder les conflits qui ne sont pas spectaculaires, les conflits oubliés. Si le journaliste n’y va pas, mais qui ira ? Qui vous entendra crier quoi ?

Raconter la vie malgré la guerre

Vous expliquez qu’après votre premier hiver passé en Ukraine, vous n’aviez qu’une envie, c’est raconter les vivants, raconter leur courage, leur esprit frondeur, leur résilience, leur humour et la puissance de la vie dans l’absurdité de la guerre.

C’est ça. Ce sont les verres de cognac que vous allez prendre alors que les bombes tombent. C’est cette femme, je vais vous raconter cet exemple : à Kherson, pendant le couvre-feu, la ville est dans le noir, les bombes tombent tout le temps et le coiffeur est en train de fermer. Dans le salon de coiffure, où nous rentrons, il y a encore des dames qui sont là, qui sont bien apprêtées. Moi, je suis en tenue dégoûtante, on arrive du front, on arrive du Donbass, je suis sale. Je fais la réflexion que je ne ressemble à rien et il y a une femme qui me dit : « Vous savez, moi c’est pire que ça. La nuit, quand je me couche, je me remaquille, je mets une petite nuisette noire magnifique parce que je me souviens de cette femme dont j’ai vu le corps à la télé, sorti des décombres. Elle avait un vieux soutien-gorge abîmé. Eh bien non, moi je vais être belle dans la mort. » Moi, quand elle me dit ça, je suis tétanisée et puis elle explose de rire. Elle me dit : « Bah oui, c’est la guerre ! »



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