LAnniversaire : Andrea Bajani dissèque la tyrannie paternelle dans un récit virtuose. El título






Analyse du roman « L’Anniversaire » d’Andrea Bajani

Dans son sixième roman, prix Strega 2025, l’écrivain Andrea Bajani livre une réflexion époustouflante d’intelligence et de précision qui atomise les mécanismes d’oppression patriarcale au sein d’une famille italienne contemporaine. Il est parfois d’heureuses synchronicités dans l’agenda des sorties culturelles. Tandis que le réalisateur Jim Jarmusch s’interroge dans son dernier film sur la manière dont certains écosystèmes familiaux fragilisent leur progéniture, Bajani s’invite en France avec un livre majeur, L’Anniversaire, publié jeudi 15 janvier 2025 chez Gallimard, traduit de l’italien par Nathalie Bauer. Un récit bref, mêlant roman et autofiction, sur une jeunesse confisquée par la tyrannie d’un père et la soumission d’une mère. Une petite bombe déposée calmement au pied du patriarcat dans une Italie où cette institution revêt encore de beaux restes.

Dix ans après avoir rompu tout lien avec ses parents, le narrateur de cette histoire se retourne sur son enfance pour décrire factuellement, sans haine ni colère, le processus qui l’a conduit à briser un tabou – abandonner sa famille – pour refaire sa vie à l’autre bout du monde, se libérant d’un enfer domestique au terme d’une douloureuse odyssée personnelle. Qui étaient vraiment ses parents ? Sur quoi reposait leur lien ? Comment les rôles se répartissaient au sein d’une cellule familiale qui, sous les dehors apparents de la normalité, est décrite comme « proche d’un totalitarisme » ?

À travers une réappropriation du réel que seuls permettent l’écriture et le temps, le narrateur va patiemment répondre à toutes ces questions, opposant sa propre version des faits jusqu’ici confisquée par la mythologie paternelle. Cette démarche fondamentale, que Bajani a très bien expliquée lors de la réception du prix Strega à Rome, sorte de prix Goncourt transalpin en juillet 2025, s’exprime dans les propos qu’il a tenus à la presse : « Écrire, c’est remettre en cause la version officielle. Et aujourd’hui, cette version, c’est celle du patriarcat. Avec L’Anniversaire, j’ai voulu montrer qu’il est nécessaire que les hommes aussi s’interrogent sur cette réalité. »

Les hommes, et en l’occurrence les pères et les fils qu’on éduque encore dans certaines familles comme d’authentiques petits tyrans domestiques, édictant les lois du foyer au mépris des libertés et des aspirations élémentaires des autres membres du groupe. Ainsi, le personnage de la mère apparaît dans les premiers chapitres du livre comme le dommage collatéral ultime de la tyrannie du chef de famille, tant et si bien que le narrateur admet dans un premier temps qu’il n’a longtemps eu d’elle qu’une vision fantomatique : « J’ai cru mon père, je n’ai jamais pensé qu’il valait la peine de parler de ma mère, parce qu’il n’y avait rien à dire à son sujet. »

C’est en retraçant le parcours de cette femme complexe, soumise à son mari jusqu’à disparaître dans un océan de résignation et d’indifférence, qu’il va faire émerger les contours d’une vie de famille asservie, sous pression permanente de l’ire paternelle. Une situation symbolisée dans une scène magistrale à travers l’usage détourné du téléphone fixe de la maison, figurant à elle seule l’aliénation collective et la tentative désespérée de s’y soustraire : « Si le montant de la facture établissait le nombre des appels qu’il était permis d’effectuer, rien n’interdisait d’en recevoir. S’ouvrit alors l’ère des sonneries, qui étaient le moyen par lequel chacun de nous lançait, depuis la maison, son signal au monde extérieur. »

Au milieu de cette atmosphère de violence sourde, qui prend parfois la forme de coups bien réels portés par le pater familias, le narrateur s’interroge sur sa place ambiguë dans le dispositif. Oscillant entre la volonté de désamorcer en permanence les crises et l’organisation de la rébellion, il traverse un conflit de loyauté dont les effets dévastateurs sur sa santé mentale ne vont pas tarder à se faire sentir. « Il n’y avait pas d’autre option possible que la répétition permanente, mécanique, des mêmes rôles. Le bourreau, la victime, le fils lâche qui offre sa médiation. Et la fille antagoniste, si elle avait été présente. (…) Cette fiction n’était plus tenable. »

Comme il arrive souvent lorsque les âmes sont prises au piège d’un état proche de la glaciation, c’est le corps qui produit une réaction, indiquant l’issue de secours au prix d’un long travail thérapeutique. C’est là l’espoir du livre, porté par la magie d’une écriture analytique au scalpel. À cette condition, la vie peut alors renaître…

« L’Anniversaire » d’Andrea Bajani, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, éditions Gallimard, 154 pages, 19 euros

Couverture du livre d'Andrea Bajani,
Couverture du livre d’Andrea Bajani, « L’Anniversaire ». (EDITIONS GALLIMARD)

Extrait : « Tu reviendras nous voir ? », me demanda-t-elle. Cette question n’a jamais reçu de réponse. Le « bien sûr » que j’ai laissé sur le palier fut uniquement prononcé pour qu’il arrive quelque chose, que ma mère lâche prise et que j’aie la possibilité de dévaler l’escalier. Ce n’était pas une réponse, tout simplement parce que cette question, posée par une maman à son fils, ne pouvait pas être prononcée. Et pourtant, ma mère la formula, et ce fut par instinct. Après avoir passé tant d’années à se dérober, à n’exister ni pour elle-même ni pour ses enfants, à nettoyer, servir, obéir à son mari à la maison et au lit, elle effectuait pour terminer un geste de mère. Il y a dix ans, ce jour-là, j’ai vu mes parents pour la dernière fois. Après quoi, j’ai changé de numéro de téléphone, de domicile, de continent, j’ai élevé un mur inexpugnable, j’ai placé un océan entre nous. Ces dix années ont été les meilleures de ma vie. » (Page 13)



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