Edwige Alessandri a-t-elle été condamnée à 12 ans de prison pour un meurtre qu’elle n’a pas commis ? Vingt-six ans après la mort de son mari, cette femme continue de clamer son innocence et dénonce aujourd’hui une possible erreur judiciaire. Une affaire que l’on croyait définitivement tranchée et qu’un livre-enquête vient désormais remettre en question.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription du reportage ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Ce sont deux mégots de cigarettes qui pourraient innocenter une femme. Retrouvés sur les lieux du crime, ils sont au cœur du combat qu’Edwige Alessandri mène depuis 26 ans pour faire reconnaître une possible erreur judiciaire. Le 17 juillet 2000, peu après minuit, Richard Alessandri est tué d’une balle de fusil de chasse. Sa femme, que nous avions rencontrée à l’époque, dit avoir entendu une détonation et des individus prendre la fuite. « Ils n’étaient pas venus pour tuer Richard. Merde, le coup est parti, tirez-vous, tirez-vous », avait-elle raconté en 2002 sur France 2.
Toutefois, les soupçons des gendarmes de Carpentras se portent rapidement sur Edwige Alessandri. Selon eux, personne n’a pu rentrer dans la villa cette nuit-là. Bien qu’une fenêtre ait été laissée ouverte, l’absence de traces conduit à écarter la piste de l’intrusion. En garde à vue pendant 22 heures d’affilée, son fils aîné, Yohan Boguslaw, multiplie les versions : « Je me suis dit que j’étais devenu fou, j’étais complètement désemparé, je commençais à m’accuser moi-même », a-t-il confié. Il finit par déclarer que sa mère est l’auteure du crime, mais se rétracte une semaine plus tard. Malgré cela, sa mère est condamnée à 12 ans de prison.
Des éléments de l’enquête douteux
Plusieurs points de l’enquête soulèvent des questions. En ce qui concerne l’impossibilité de pénétrer dans la villa, les enquêteurs semblent avoir oublié la porte-fenêtre qui n’était pas verrouillée. Autre élément crucial, au beau milieu du jardin, à une vingtaine de mètres de la scène de crime, deux mégots de cigarettes sont retrouvés derrière une haie, portant des traces ADN qui n’appartiennent à aucun membre de la famille Alessandri. Neuf ans après le meurtre, l’ADN parle et correspond à un homme connu pour des cambriolages.
Une nouvelle enquête est confiée à la police judiciaire de Montpellier (Hérault). La cheffe des investigations se souvient bien de celui qu’elle appelle l' »homme aux mégots ». « L’homme aux mégots est connu pour stupéfiants, des séquestrations, ce qu’on appelle des homejacking, c’est-à-dire on vient chez vous, on vous séquestre et puis on veut récupérer le coffre-fort. Pour moi, la piste du cambriolage, c’est la seule plausible », explique Nathalie Galabert, cheffe de groupe brigade criminelle, SRPJ Montpellier. Un informateur témoigne également auprès des enquêteurs, confirmant la version du cambriolage et fournissant des noms. Les suspects sont amis, connus pour des vols par effraction. L’un d’entre eux a commis neuf délits entre 1993 et 2012.
Cependant, un nouveau coup de théâtre survient : les policiers de Montpellier sont écartés au profit de l’antenne d’Avignon et de la gendarmerie de Carpentras, qui avait établi la culpabilité d’Edwige Alessandri. La piste des cambrioleurs est abandonnée. Cependant, la ténacité d’un journaliste pourrait changer la donne. Geoffrey Le Guilcher a travaillé trois ans sur cette affaire et a rassemblé de nouveaux éléments dans un livre-enquête intitulé Les deux mégots.
Des témoignages qui relancent le dossier
« On a le témoignage d’une ex-compagne de l’un des quatre cambrioleurs qui m’a confirmé les faits. Un témoignage qui n’a jamais été connu de la justice jusqu’à présent. Donc on a quatre témoignages de personnes qui ne se connaissent pas entre elles et qui racontent la même histoire, qui dénoncent quatre personnes, quatre cambrioleurs bien identifiés. Et en plus de ça, le témoignage de ces quatre témoins concorde avec ce qu’ont dit les trois victimes de cette affaire, à savoir Edwige et ses deux fils », détaille Geoffrey Le Guilcher.
Pour Edwige Alessandri et son avocat, ces révélations pourraient relancer l’affaire. « Si les magistrats de la Cour d’assises de Lyon, en 2009, avaient connu ne serait-ce qu’une petite partie des informations dont on dispose aujourd’hui, elle n’aurait pas été condamnée », assure Me Damien Brossier, avocat d’Edwige Alessandri.
Fort de ces nouveaux éléments, l’avocat compte faire une demande de révision pénale. Si elle aboutit, 26 ans après les faits, un nouveau procès aura lieu.
Sources complémentaires
- Reconstitution fondée sur un plan de Geoffrey Le Guilcher, auteur de Les deux mégots aux éditions Goutte d’Or, recoupée par nos images de 2002 et des éléments du dossier judiciaire.
- Enquête d’Emmanuel Charlot, Spécial Investigation : l’affaire Alessandri (Canal +), 24 septembre 2012.
- Faites entrer l’accusé : Les trois procès d’Edwige Alessandri, 13 février 2023.
Liste non exhaustive.