En s’attachant aux derniers mois de la vie du grand romancier britannique, et à travers ses textes, Raoul Peck fait résonner une œuvre visionnaire avec le monde d’aujourd’hui.
Après avoir réalisé en 2024 le portrait du photographe Ernest Cole, qui a documenté son pays et l’apartheid, le cinéaste haïtien Raoul Peck s’attaque cette fois à un monument de la littérature d’anticipation, 1984, et à son auteur visionnaire, George Orwell. Présenté au Festival de Cannes 2025 dans la section Cannes Première, Orwell : 2+2=5 sortira le 25 février 2026.
En 1946, George Orwell s’installe sur l’île de Jura en Écosse et commence à écrire 1984, son dernier roman, une œuvre visionnaire. Ce livre, accompagné des textes, du journal et des correspondances de l’écrivain, constitue le fil conducteur du film, structuré autour d’une voix off à la première personne, celle de George Orwell. On y entend ses préoccupations allant de sa détestation viscérale du totalitarisme, du racisme et des inégalités sociales, à ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, en passant par son quotidien, sa tuberculose, son amour pour sa femme et son fils adoptif, ainsi que les prémices de sa vocation d’écrivain et son engagement.
Autour de ces mots qui forment une pensée riche et passionnante, Raoul Peck tisse une matière visuelle faite d’archives, de photographies, d’extraits de films, d’images d’actualité et de données éloquentes, habilement mises en image.
Le film plonge dans l’intimité d’un homme et dans la genèse d’une œuvre, éclairant le sens profond de son engagement littéraire. « Dès l’âge de six ou sept ans, j’ai su que je serais écrivain », confie Orwell. « Lorsque je m’assieds pour écrire un livre, je ne me dis pas : ‘Je vais produire une œuvre d’art’. Je l’écris parce que je veux dénoncer un mensonge, attirer l’attention sur un fait, et mon souci premier est de me faire entendre. Mais je ne pourrais pas accomplir la tâche d’écrire un livre ni même un article de revue substantiel s’il ne s’agissait pas aussi d’une expérience esthétique », affirme l’écrivain, dont l’objectif était de fondre ses « convictions politiques et artistiques ».
Il évoque ses origines sociales, qu’il définit comme « le bas de la classe moyenne supérieure » (« lower upper middle class »), une sorte d’aristocratie purement « théorique », qui connaît les principes, mais ne dispose pas des moyens. Il explique le départ des gens de cette classe, comme ses parents, vers les colonies, où il était facile, avec beaucoup moins d’argent, de jouer les « gentlemen », en exploitant les populations locales. Le film montre une image d’Orwell bébé, dans les bras de sa nourrice indigène, en Inde britannique, en 1903. « Il faut connaître l’enfance d’un écrivain pour comprendre son œuvre », disait-il.
Plus tard, l’écrivain raconte comment son séjour en Birmanie dans la police impériale des Indes, alors qu’il n’avait pas vingt ans, a marqué à jamais son rapport au monde. « Pour détester l’impérialisme, il faut en faire partie », explique-t-il. « J’étais un rouage réel dans la machine du despotisme », souligne-t-il, gardant en lui un temps de « mauvaise conscience ».
Plongée dans son univers, Orwell : 2+2=5 est aussi un voyage dans le monde, le vaste monde et ses vicissitudes. En frottant les mots de l’écrivain avec une matière vivante d’archives, de cinéma et de chiffres, Raoul Peck donne chair à une pensée étendue dans des champs divers tels que la politique, le progrès technique, l’économie, la sociologie, et même les sciences du langage. À l’inverse, cette pensée mise en regard du réel éclaire notre histoire et notre présent. « Pour être corrompu par le totalitarisme, il n’est pas nécessaire de vivre dans un état totalitaire », prévenait-il.
« Le Parti finirait par annoncer que deux et deux font cinq et il faudrait le croire. »
« Le sentiment que le concept même de vérité objective est en passe de disparaître du monde […] m’effraie bien plus que les bombes », s’inquiétait-il.
Ce présent ressemble de manière troublante à celui imaginé par Orwell à la fin des années quarante dans son roman dystopique. « Big Brother », « Police de la pensée », « Deux minutes de la haine », « trou de mémoire », « novlangue », « double pensée », « non-personne », ou encore « crime par la pensée » : « Ses formules littéraires et ses idées sont partout, reprises telles quelles ou sous de nouvelles déclinaisons », souligne Raoul Peck.
L’écrivain semble avoir anticipé chaque détail du monde dans lequel nous vivons. « L’ingéniosité humaine permettra sans doute d’écrire des livres au moyen de machines », imaginait-il. « Mais l’imagination, comme les animaux sauvages, ne peut pas se reproduire en captivité », espérait-il. « Mon principal motif d’espoir pour l’avenir, c’est que les gens ordinaires n’ont jamais abandonné leur code moral », explique l’écrivain.
Avec ce documentaire, Raoul Peck révèle à quel point George Orwell a fourni dans ses textes d’emblée des clés pour comprendre d’où et comment proviennent les vents mauvais du totalitarisme. Ce film radical, qui nous appelle d’urgence à rester vigilants, est rythmé par une respiration de plus en plus difficile, évoquant non seulement la maladie de l’écrivain, mais également le souffle empêché d’un homme noir qui étouffe « sous la botte » d’un policier, ainsi que celle, plus métaphorique, d’un monde asphyxié.
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Genre : Documentaire
Réalisation : Raoul Peck
Avec les voix de : Eric Ruf, Damian Lewis
Pays : États-Unis
Durée : 2h 00 min
Sortie : 25 février 2026
Distributeur : Le Pacte
Synopsis : 1949. George Orwell termine ce qui sera son dernier mais plus important roman, 1984. ORWELL : 2+2=5 plonge dans les derniers mois de la vie d’Orwell et dans son œuvre visionnaire pour explorer les racines des concepts troublants qu’il a révélés au monde dans son chef-d’œuvre dystopique : le double discours, le crime par la pensée, la novlangue, le spectre omniprésent de Big Brother… des
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