Le « 20 Heures » et sa série « Art d’été » vous propose de vous attarder sur le repos, avec une œuvre de Georges Seurat, que Gauguin surnommait le « peintre aux petits pois ». Son tableau « Une baignade à Asnières » est d’abord refusé par le Salon de Paris. Sa technique, à l’époque moquée, sera bientôt nommée le pointillisme.
Un paysage emblématique du XIXe siècle
Difficile d’imaginer qu’à la fin du XIXe siècle, ouvriers et employés venaient se reposer sur les bords de Seine à Asnières pour échapper à l’agitation parisienne. C’est pourtant ce paysage-là que Georges Seurat transforme en une œuvre monumentale appelée à faire date dans l’histoire de l’art. Réalisé entre 1883 et 1884, le tableau « Baignade à Asnières » est aujourd’hui conservé à la National Gallery de Londres. Cette œuvre est le fruit de 14 études peintes sur de petites planches de bois, des pense-bêtes qui permettent à Seurat de capturer l’atmosphère d’un paysage plus complexe qu’il n’y paraît.
« On a un univers très naturel, avec la Seine, avec les bandes d’herbe, mais au fond, on voit quand même un décor avec des cheminées d’usine. On est à la fois dans le monde ouvrier et à la fois dans le monde du loisir », observe Camille Jouneaux, autrice et créatrice de contenus Art & Culture.
Le processus créatif de Seurat
C’est en plein cœur de Paris, dans son atelier du boulevard de Clichy, que le jeune peintre de 24 ans compose son tableau. À chaque étude, son détail inspirant : là, un petit chien, ici, une chemise, au loin, un bateau, ou un panache de fumée. « Il va également retravailler chaque personnage d’après modèle vivant. Seurat, c’est un très grand dessinateur, il a une formation académique, il a fait les Beaux-Arts. C’est peut-être ce qui va lui donner l’idée de ce si grand format, deux mètres par trois, c’est très grand pour représenter les classes populaires », note encore Camille Jouneaux.
Avec « Baignade à Asnières », Georges Seurat affiche ses ambitions, et elles sont immenses. Il veut prouver à ses pairs que des travailleurs au repos méritent le même gabarit démesuré qu’une victoire impériale, des héros de l’Antiquité ou un naufrage historique. Présenté au jury du Salon officiel de 1884, le tableau est sèchement recalé. Mais ce rejet s’avèrera finalement bénéfique. Accueilli par le Salon des Indépendants, « Baignade à Asnières » devient le symbole d’une nouvelle génération d’artistes convaincus que la peinture doit désormais obéir aux seules lois de la couleur, de la lumière et de la décomposition des tons.
Une nouvelle lumière dans l’art
« Il y a une luminosité aussi qui est absolument inouïe, inédite. C’est comme s’il y avait quelque chose de caché dans le tableau, une lumière qui émane du tableau », analyse Chiara Di Stefano, conservatrice adjointe de la peinture du XIXe siècle à la National Gallery de Londres.
Lorsqu’il crée « Baignade à Asnières », Seurat n’est pas encore le maître du pointillisme que l’on connaît. Mais il a de la suite dans les idées, et en 1887, il reprend sa toile et lui apporte quelques corrections. « Il ajoute des petites touches dans des couleurs complémentaires. On voit des touches d’herbe rouges à côté des verts, mais aussi, il reprendra quelques détails du tableau comme, par exemple, le chapeau, avec des petits points qu’il ajoute pour célébrer de quelque façon son nouveau style », décrit Chiara Di Stefano.
Un style révolutionnaire
Le pointillisme, un style pictural révolutionnaire, se déploiera dans toute sa splendeur avec « Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte ». Une œuvre qui évoque la dualité sociale de l’époque : sur une rive, des ouvriers en bras de chemise, et sur celle d’en face, des bourgeois en habit du dimanche. Deux rives, deux mondes figés, un même silence.