Tous les jours, une personnalité s’invite dans le monde d’Élodie Suigo. Lundi 5 octobre 2026, l’actrice et réalisatrice Sandrine Bonnaire a été à l’honneur. Elle joue dans le film-documentaire « Le Monde à l’endroit », réalisé par Sylvie Meyer.
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Sandrine Bonnaire a ce sourire que le cinéma français a découvert alors qu’elle était encore presque une enfant. Maurice Pialat la filme dans À nos amours, Agnès Varda l’emmène ailleurs dans Sans toit ni loi, pour lequel elle décroche le César de la meilleure actrice en 1986. Ce sourire, devenu avec son visage l’un de ses instruments de travail, a été mis à mal par la violence d’un ancien compagnon qui l’a étranglée. À son réveil, son visage était fracassé, sa mâchoire brisée et ses dents abîmées. Il a fallu rétablir les os, les dents, le visage, mais comment réparer ce qui ne se voit pas ? Cette question résonne aujourd’hui avec Le Monde à l’endroit, un documentaire de Sylvie Meyer, et avec la pièce de théâtre 4.48 Psychose de Sarah Kane, jouée au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 15 novembre 2026 à Paris.
Dans la pièce, Sandrine Bonnaire interprète le rôle d’une femme qui entre en dépression, qui demande de l’aide et qui souhaite être entendue. Le film aborde les blessures de l’enfance, les violences sexuelles, l’emprise, la mémoire traumatique, mais surtout ce qui vient après : comment retrouver les morceaux de son histoire, mettre des mots sur les images et reprendre possession de soi.
franceinfo : Qu’est-ce que le monde à l’endroit est venu chercher en vous ?
Sandrine Bonnaire : Je pense que Sylvie Meyer est venue chercher mon écoute. Cela fait forcément repenser à sa propre histoire, mais c’est déjà il y a 26 ans. Je me sens réparée, même s’il y aura toujours ce trauma qui restera, c’est clair. En tout cas, j’ai choisi de faire ce film pour écouter l’autre et pour mettre l’autre « en lumière », dans le sens où c’est un documentaire fiction. Le fait que Sylvie Meyer ait fait appel à trois actrices est aussi pour garder une bonne distance avec le sujet et de se dire que c’est également un film. Il y a d’ailleurs des images d’eux enfants, mais qui sont traitées d’une manière fictionnelle, même s’il y a des choses réelles dans les photos. Je suis venue dans cette aventure pour contribuer à la parole de ceux qu’on n’écoute pas.
Face à une violence extrême
Il est connu qu’un psychiatre compare le traumatisme à une fracture du cerveau. Il y a des trous, des fragments et une amnésie traumatique. Ce film vous a-t-il permis de comprendre aussi qu’oublier peut parfois être paradoxalement une manière de survivre ?
Clairement, le fait d’oublier est une manière de se protéger, c’est là le problème. En d’autres termes, on agira comme si cela n’existait pas, que cela n’avait jamais existé. On le pense vraiment ou on n’en est pas du tout conscient, mais c’est ce qui finalement cause la plus grande douleur, car on sent bien que quelque chose ne va pas, mais on ne sait pas quoi. Ce n’est pas mon cas, car je n’ai pas été sous emprise, c’était quelqu’un qui a pété les plombs. Et j’avais la chance et l’indépendance de partir. Je ne fais pas partie des femmes qui financièrement n’ont pas le choix. Mais je pense que oui, c’est de la survie.
Confrontation à la réalité du passé
Sylvie Meyer dit de vous que vous avez cette réserve grave et ce regard humain que vous aviez déjà dans votre film Elle s’appelle Sabine, consacré à votre sœur autiste. Dans votre enfance, vous avez raconté combien vous pesait la violence que les autres enfants lui faisaient subir. Votre besoin de rendre visibles ceux que l’on ne regarde pas suffisamment vient-il aussi de cette petite fille que vous étiez ?
Ça a été terrible car au sein de la famille, elle était tout à fait acceptée. Je n’ai pas compris plus tard, lorsqu’elle a été hospitalisée, un mot que je n’aime pas concernant Sabine, j’ai envie de dire, internée. C’est ce que j’ai mis dans mon film et ce que je continue à dire. Comme ma maman qui était dans un Ehpad où l’on est censé protéger les aînés. Quand je vois que ma mère est morte de déshydratation, c’est injuste.
« C’est vraiment difficile de faire le deuil quand on a fait partir quelqu’un plus rapidement que ça ne devait l’être. »
Sandrine Bonnaire
à franceinfo
J’ai un peu de mal à avancer dans ma vie. Cela me ronge, c’est une blessure qui est extrêmement forte. Je suis très heureuse dans ma vie par ailleurs, mais ce chapitre de ma maman, c’est un chagrin qui est permanent pour l’instant et qui le sera toujours de toute façon.
Messe de réparation et d’espoir
Si une femme, un homme ou peut-être un jeune adulte ayant subi des violences voit Le Monde à l’endroit et reconnaît pour la première fois quelque chose de lui-même dans l’une de ses histoires, qu’aimeriez-vous qu’il comprenne en sortant de la salle ?
Qu’il n’y a pas à avoir honte. Que la honte, elle n’est pas de ce côté-là. Qu’on ne reste pas victime toute sa vie, que certes le traumatisme reste, mais qu’il est possible de se réparer, ça, j’y crois vraiment.