Olivier Mannoni ne se contente pas de démonter un mécanisme, en donnant notamment une perspective historique à ces constats très actuels. L’essayiste met aussi en lumière des stratégies, qui peuvent être démultipliées, pour l’enrayer.
Une culture menacée
Aujourd’hui, partout dans le monde, « l’air pur des créateurs semble désormais se réduire à la même vitesse que la forêt amazonienne », constate Olivier Mannoni dans son ouvrage paru le 8 octobre, La Pensée piétinée : pourquoi le fascisme écrase la culture (Éditions Héloïse d’Ormesson), dernier volet d’une trilogie consacrée à débusquer « les relents fascistes de notre époque ».
Le constat alarmant d’un écrivain
L’auteur de Traduire Hitler et Coulée brune clôt la réflexion entreprise avec ces ouvrages en démontrant minutieusement comment « l’existence même du monde de l’esprit » est « visée et rongée par l’acide politique, l’abrutissement des masses par le divertissement, les grands groupes médiatiques et la technologie ».
Le phénomène, patent aux États-Unis depuis 2025 avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, est, selon lui, l’œuvre en France de trois milliardaires traditionalistes qu’il cite : Vincent Bolloré, Pierre-Edouard Stérin et Alexandre Pesey. Ces derniers, écrit Olivier Mannoni, « œuvrent activement à réduire le cadre politique du libre exercice de la pensée et de la création ». Pour l’écrivain, « notre époque est celle d’une charge inouïe contre la culture, l’éducation et la science » portées notamment par « la droite extrême et l’extrême droite ».
Un combat culturel
À l’aune des huit années consacrées à la traduction de Mein Kampf, Olivier Mannoni dissèque en huit chapitres « un combat ouvert et violent contre le monde culturel » dont l’objectif pour l’auteur est de « prendre les commandes de ce qu’il en resterait le jour où un parti d’extrême droite parviendrait à se hisser au pouvoir ».
L’Histoire est émaillée d’offensives similaires, sur lesquelles s’appuie l’écrivain pour dénoncer celle en cours. « De Catherine II à Staline, de Joseph II d’Autriche à Goebbels, de Louis XIV à Donald Trump, les princes de ce monde ont sans cesse flatté ou frappé les intellectuels et les artistes », rappelle Mannoni. Il cite dans le monde : presse censurée, journalistes tués ou emprisonnés, livres interdits ou brûlés. En France, il liste les prestations perturbées, comme celles du chef d’orchestre israélien Lahav Shani ou de la DJ Barbara Butch, et les librairies attaquées et perquisitionnées.
L’impact en France
L’écrivain évoque encore, toujours en France, l’annulation par des mairies d’extrême droite d’un festival de jazz à Vauvert ou de la pièce de théâtre Passeport à Castres, ainsi que le retour dans le langage des mots « dégénéré » ou « parasite« . De même, Olivier Mannoni revient largement sur la polémique suscité par l’un des tableaux de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris où le chanteur Philippe Katerine apparaît en « Bacchus bleu ».
Il aborde également la commission sur l’audiovisuel public, le rapport du député Charles Alloncle, ou encore l’éviction d’Olivier Nora de la direction de Grasset. Sans compter les attaques contre le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) avec un amendement, déposé en 2025, par le Rassemblement national pour le faire fermer, arguant que « l’argent des Français ne saurait durablement être ainsi gaspillé dans une entreprise de propagande ». Pour l’auteur, le 7e art est assurément « un instrument majeur du soft power ».
Un contrôle culturel en expansion
« Si je finance, je choisis », dixit l’écrivain italien Roberto Saviano cité par Olivier Mannoni qui rapporte les inquiétudes du monde du cinéma face à « la mainmise politique de Vincent Bolloré ». Cet homme d’affaires redessine le paysage médiatique et audiovisuel français depuis 2016. Déjà propriétaire de Canal+, le premier investisseur privé du cinéma français, le milliardaire est en train de prendre le contrôle de la société de production et de distribution UGC. Une manœuvre dénoncée par « le Bureau de liaison des organisations du cinéma comme une ‘concentration verticale excessive’« .
« L’extrême droite française dispose aujourd’hui de tous les moyens pour contrôler une très large partie du secteur culturel », constate Mannoni. Il lance un conseil : « Les dictateurs n’aiment pas avoir des dettes et nos magnats d’aujourd’hui devraient peut-être s’en souvenir ». Il évoque le sort réservé à Alfred Hugenberg, un magnat allemand de l’industrie, de l’édition et de la presse qui avait largement contribué à l’ascension politique du parti nazi grâce à ses journaux. « Son empire de presse, le Führer s’empressa de le démanteler dès qu’il fut arrivé au pouvoir », raconte Olivier Mannoni.
Vers une forme de culture contrôlée
En attendant, le modus operandi de ces milieux conservateurs est simple. « Contrairement à ce que l’on entend souvent, la droite et l’extrême droite ne mènent donc pas une guerre culturelle. Elles n’ont strictement rien à opposer à la culture vivante, hormis le culte des vieilles pierres (quand elles ne gênent pas un projet immobilier), le fantasme du ‘roman national’ et quelques auteurs qui rabâchent les mêmes fantasmes déclinistes depuis des années ». Ainsi, résume Mannoni, il ne s’agit pas de débattre, de convaincre et de vaincre : il s’agit de tuer.
S’il y a chez l’extrême droite « une volonté d’écraser la culture », elle dispose d’une aide précieuse avec les coupes budgétaires dont est victime le secteur, qui se sont accélérées ces dernières années pour des raisons de rentabilité économique, entre autres. Une approche qui ne peut pas être systématisée dans le domaine culturel.
Les conséquences sur l’éducation
« Pratiquée par des gestionnaires de tout bord sous des prétextes divers et variés, cette politique menace des pans entiers de la culture. Tout se passe aujourd’hui comme si les responsables attendaient, espéraient, préparaient l’effondrement économique de tout le secteur de la culture avant de laisser l’extrême droite, si elle arrivait au pouvoir, déblayer les derniers gravats », assène Olivier Mannoni. Après avoir fait table rase du passé, elle pourrait alors imposer ses nouveaux codes culturels. Car pour l’extrême droite, qui en a aussi besoin, la culture est un domaine « à conquérir. »
Aux États-Unis, le président Donald Trump s’en prend ainsi depuis des mois au Kennedy Center qu’il menace de détruire si son nom n’y est pas associé, mettant ainsi en exergue un vieux paradoxe. « Si l’on se penche sur l’histoire de l’extrême droite en Europe dans les années 1930, on constate qu’après avoir dénoncé à longueur de propagande les ‘journalopes’ et les ‘artistes décadents’ et liquidé les artistes ‘dégénérés’ qui n’avaient pas quitté le pays, les nazis ont mené une politique artistique intense, Goebbels multipliant les gratifications aux comédiens ou aux réalisateurs, et les subventions aux théâtres
FONTE