La directrice de la photographie et scénariste Marine Atlan signe un premier long-métrage qui, dans le contexte de la révolte lycéenne des dernières semaines, tape dans le mille. La Gradiva, en salles mercredi 21 octobre, raconte le voyage scolaire d’un groupe de lycéens de terminale, à Naples et Pompéi.
Le film a reçu le Grand Prix à la Semaine de la critique au Festival de Cannes 2026, ainsi que le prix d’Ornano-Valenti au Festival du cinéma américain de Deauville. Il figurait également parmi les cinq films présélectionnés pour représenter la France aux Oscars, aux côtés notamment de La Bataille de Gaulle.
Marine Atlan dessine avec un mélange de naturalisme et de romantisme cette période délicate de l’adolescence, où l’on navigue sur un fil entre l’enfance et l’âge adulte, la tête pleine de rêves et d’angoisses, le corps en ébullition. La réalisatrice s’est battue avec son équipe pour défendre un projet ambitieux, un film choral réalisé dans une économie « précaire », avec une troupe de jeunes acteurs inconnus, mais prometteurs.
Dans un restaurant au décor charmant et un brin désuet, niché dans le parc des Buttes-Chaumont à Paris, la réalisatrice nous en dit plus sur ses intentions et la manière dont elle a travaillé avec la co-scénariste et les acteurs pour réaliser ce film poignant, à la fois sombre et lumineux, qui évoque si bien cette jeunesse intelligente qui s’interroge et traverse, comme elle peut, les turbulences d’une vie à l’horizon incertain.
Les intentions derrière le film
La directrice culturelle de Franceinfo a demandé à Marine Atlan : « Le film est traversé par de nombreux thèmes, de nombreuses questions, mais à l’origine, qu’aviez-vous envie de dire avec ce premier long-métrage? »
Marine Atlan a répondu : « À l’origine, je crois que j’avais envie de raconter quelque chose de l’ordre de l’héritage, de ce qui se passe quand on a 17 ans, que l’on se sent tout-puissant et que l’on a une force de vie immense. Je voulais parler de ce moment où l’on prend conscience qu’on appartient à un temps plus grand que celui de sa propre vie et que notre histoire s’inscrit dans une histoire à la fois singulière, dans les généalogies, mais aussi collective. L’idée était d’essayer de raconter ce moment. »
Processus créatif et approche du scénario
« J’avais en tête de manière assez précise les trajectoires des personnages, notamment celle de Toni, avec cette finalité tragique, et c’était important pour moi d’aller jusque-là. Mais je ne voulais pas du tout qu’on sente une dramaturgie cousue de fil blanc, trop écrite ou trop théorique. »
Elle ajoute : « Je voulais vraiment que ce soient des enchaînements de moments de vie, et que dans ces moments de vie, comme dans la vraie vie, le sens apparaisse avec le temps et la distance. »
La révélation par la narration prend du temps. « On avait vraiment cette idée en tête avec ma co-scénariste Anne Brouillet, cette envie de scènes longues qui comportent du sous-texte, où les choses se révèlent petit à petit, avec différents niveaux de lecture. C’est un film choral pour lequel on ne voulait pas d’une narration ou d’une structure classique. »
Le film et l’adolescence
Atlan souligne que le film est également centré sur les jeunes d’aujourd’hui, âgés de 17 à 18 ans, avec leurs préoccupations. « Le grand risque était justement de faire une sorte de film en cire, sur la base d’une adolescence fantasmée que je n’ai plus, bricolée avec mes souvenirs. Il était important que je convoque mes propres souvenirs, notamment émotionnels, mes sensations, et que j’accepte ça, mais il fallait aussi confronter constamment ces souvenirs-là à la jeunesse contemporaine. Donc on a travaillé avec la méthode du documentaire. »
Avant même d’écrire le premier mot du scénario, l’équipe a mené des entretiens avec des jeunes du lycée où Atlan a grandi. Ces échanges ont constitué une première base de travail pour comprendre ce qui traverse la jeunesse aujourd’hui, leur rapport à l’avenir, à l’amour, à l’école, à la politique, à l’écologie, au féminisme…
Un regard sociologique
Lorsqu’on lui demande si elle a enquêté comme une sociologue, Atlan répond : « Oui, il s’agissait d’avoir une approche un peu sociologique, y compris dans l’écriture des trajectoires des personnages. On voulait être à la fois dans le singulier, mais aussi embrasser le grand mouvement. »
Elle se réfère à Durkheim pour l’analyse des faits sociaux et explique que « c’est un film qui aborde, dans une certaine mesure, le déterminisme social ». Elle enchaîne : « Quand je parlais de l’héritage, effectivement, il s’agit de ce dont on hérite de ce qui nous détermine, et encore une fois, j’ai voulu l’aborder de manière sociologique. »
Une représentation nuancée des personnages
Toni, l’un des personnages principaux, est homosexuel, mais Atlan précise que ce trait n’est pas un enjeu en soi. « Son homosexualité ne le condamne pas. Par contre, il est traversé par d’autres enjeux, son identité est multiple et complexe. Il est important que plus un personnage est singulier, plus il existe, plus il va être fort et mémorable. »
Les dialogues dans le film capturent également le langage des jeunes lycéens. Atlan explique : « Pour les dialogues, pour l’oralité, on a fait des répétitions avec les vingt acteurs et actrices, et on a réécrit en fonction de ce qui sonnait juste, pas juste, ce qui marchait ou ne marchait pas. »
Réflexion sur les histoires et les vérités
Il y a une dimension narrative forte dans La Gradiva, où différentes histoires de vie se croisent. Atlan souligne : « Il était important pour moi que le spectateur visualise des choses qui ne sont pas montrées à l’image. »
Elle aborde également la tension entre fiction et réalité dans le film. « Il peut y avoir une forme de joie dans le faux. Toni romantise son histoire familiale, il en fait des caisses. Mais petit à petit, il s’agit pour lui de déboulonner les mythes et de se demander si ce qu’on lui a raconté depuis toujours est vrai. »
Impact culturel et réception du film
Le film, salué par la critique, est sorti dans un contexte marqué par les mouvements de protestation des lycéens. Atlan exprime son admiration pour cette mobilisation : « Je suis hyper impressionnée et heureuse de voir les jeunes lycéens se mobiliser, de les voir aller dire leurs revendications. »
Concernant les succès du film, elle déclare : « Je crois que c’est déjà une grande surprise, c’est une grande joie. […] C’est un film qui n’existerait pas sans l’argent public. Donc je peux dire que je suis heureuse, et j’ai l’impression qu’il faut dire et redire que ce cinéma-là, il faut le défendre. »
Pour Atlan, La Gradiva n’est pas juste un film d’auteur, mais un véritable reflet des enjeux contemporains des jeunes, participant ainsi à une réflexion sur notre monde actuel et ses dynamiques sociales.