Affaire Epstein : la connexion troublante entre le prédateur sexuel américain et la banque





Fabrice Aidan, Jeffrey Epstein et le Théâtre de Broadway

Le 5 mai 2017, habillés sur leur 31, les diplomates en poste à New York se sont donné rendez-vous au théâtre pour assister à une représentation d’Oslo, la pièce sensationnelle à Broadway, récompensée par un Tony Award. Cette œuvre retrace l’histoire peu connue de Terje Rød-Larsen, un Norvégien qui, avec son épouse, a coordonné les négociations de paix entre Israël et la Palestine en 1993, menant aux accords d’Oslo. Ce soir-là, Terje Rød-Larsen était assis au premier rang du théâtre Vivian-Beaumont, agissant en tant qu’hôte de la soirée via le think tank qu’il dirige, l’International Peace Institute. Cependant, c’est un de ses invités, son ami Jeffrey Epstein, qui a réglé la note de la fastueuse réception. Dans un courriel adressé à la banquière française Ariane de Rothschild, Epstein confiait : “J’ai loué le théâtre entier pour les gens des Nations unies”.

Le spectacle d’Oslo offrait à Jeffrey Epstein l’occasion de maintenir ses réseaux avec la communauté diplomatique présente ce soir-là. Ambassadeurs, négociateurs, conseillers de Rød-Larsen, dont certains étaient devenus des amis d’Epstein, se mêlaient aux invités. Parmi eux, deux Français aperçus près du buffet : Olivier Colom et Fabrice Aidan. Le premier, ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, avait embauché le second en 2014 au sein de la banque privée Edmond de Rothschild, que conseillait alors Epstein. Tout comme Olivier Colom, Fabrice Aidan a fini par être licencié par le groupe suisse. Jeffrey Epstein n’a pas hésité à jouer les intermédiaires entre Rothschild et le diplomate remercié.

Réception le 5 mai 2017 à l'occasion de la représentation de la pièce 'Oslo' à New York. À droite, Olivier Colom et Fabrice Aidan.
Réception le 5 mai 2017 à l’occasion de la représentation de la pièce “Oslo”, à New York. À droite, Olivier Colom et Fabrice Aidan. (MONTAGE : RAPHAËL CANNESANT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE // CREDITS PHOTO : SLAVEN VLASIC/GETTY IMAGES)

Pour Fabrice Aidan, les ennuis chez Rothschild ont commencé le 13 avril 2016, un peu plus de deux ans après sa nomination en tant que responsable du développement international du groupe. À cette époque, le journaliste français Vincent Jauvert avait publié La face cachée du Quai d’Orsay, un livre où il relatait l’exfiltration en 2013 d’un fonctionnaire français détaché aux Nations unies à New York, soupçonné de consulter des sites pédopornographiques. Bien que le nom de Fabrice Aidan n’y soit pas mentionné, un consultant junior chez Rothschild a reconnu la situation à travers ce portrait. L’alerte a été transmise à la présidente du groupe, Ariane de Rothschild, qui a immédiatement informé Jeffrey Epstein.

Epstein, tentant de rassurer Ariane de Rothschild, a mentionné : “J’ai parlé à Terje. Il a dit que Fabrice a été innocenté de toutes les accusations judiciaires.”. Deux mois plus tard, le groupe Edmond de Rothschild a décidé de se séparer de Fabrice Aidan, officiellement pour “insuffisance professionnelle”, mais officieusement en raison de la résurgence des rumeurs entourant son exfiltration des États-Unis.

Les échanges entre Epstein et Rothschild durant ce processus sont révélateurs. Epstein proposa de s’impliquer dans le dossier de Fabrice, indiquant : “Si tu me donnes un chiffre qui te convient, je m’en occuperai.”. Le 12 septembre 2016, Fabrice Aidan a été convoqué par les ressources humaines de Rothschild et a contesté vigoureusement son licenciement, menaçant de saisir les prud’hommes. Trois jours plus tard, Epstein a écrit à Terje Rød-Larsen qu’Ariane aurait demandé au gouvernement français de sanctionner Fabrice pour une tentative de chantage.

Les négociations autour du départ de Fabrice Aidan s’éternisent, laissant sa carrière dans l’impasse. Bien que prévu de revenir au Quai d’Orsay en janvier 2017 après trois années dans le secteur privé, son CV ne mentionne qu’un poste de conseiller auprès du président de l’International Peace Institute, une fonction qu’il occupait déjà chez Rothschild.

Le 5 mai 2017, la procédure de conciliation entre Aidan et Rothschild n’a toujours pas abouti. Aidan a alors contacté Epstein par SMS. Ce dernier a rapporté l’échange à Ariane : “Fabrice, dont je n’avais pas eu de nouvelles depuis environ un an, m’a écrit pour me demander de le voir. Je suppose que c’est pour parler de son problème.” Epstein a alors réitéré son offre d’être un médiateur dans la négociation. Plus tard, il a même proposé à Aidan une indemnité de 100.000 euros par an pour trois ans, correspondant à son ancien poste chez Rothschild.

Extraits des échanges entre Ariane de Rothschild et Jeffrey Epstein et entre Jeffrey Epstein et Fabrice Aidan, au sujet du départ de la banque du diplomate français.
Extraits des échanges entre Ariane de Rothschild et Jeffrey Epstein et entre Jeffrey Epstein et Fabrice Aidan, au sujet du départ de la banque du diplomate français (RAPHAËL CANNESANT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

Edmond de Rothschild a depuis nié avoir permis à Epstein d’intervenir en tant que négociateur, mentionnant que les prétentions d’Aidan étaient “absolument délirantes”. Fin 2017, Fabrice Aidan a retrouvé le Quai d’Orsay avant d’être “prêté” à l’UNESCO, où il devint conseiller de la présidente Audrey Azoulay. En 2020, la brigade de protection des mineurs de la police judiciaire parisienne a ouvert une enquête sur lui, suite à des alertes concernant une possible fascination pour des jeunes adolescents.

Cette affaire soulève de nombreuses questions, notamment sur la gestion par le Quai d’Orsay de la situation d’Aidan après son exfiltration, et pourquoi aucune procédure disciplinaire n’avait été engagée à l’époque. Suspendu par l’entreprise Engie qui l’employait depuis 2023, Fabrice Aidan, aujourd’hui âgé de 50 ans, demeure dans les effectifs du Quai d’Orsay, présumé innocent et sans condamnation à ce jour.



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