En attendant de produire des jeux sur disque en 2028, Sony fait bien plus que tourner une page technologique. C’est la fin de l’occasion, du cadeau qu’on offre et qu’on prête, et le début d’un monde où l’on paie sans jamais rien posséder. Un vrai sujet de société.
Publié le 10/07/2026 à 09:30
Mis à jour le 10/07/2026 à 09:31
Temps de lecture : 3 min
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Souvenez-vous. Sous le sapin, emballé dans du joli papier brillant, ce petit boîtier qu’on déballait fébrile, enfant, avant de glisser le disque dans la console. Un FIFA, pour le foot, un Gran Turismo, pour la voiture, un GTA, pour l’aventure, offerts par les parents. Pour toute une génération, c’était ça, le jeu vidéo : un objet qu’on tenait vraiment entre les mains. Eh bien, c’est bientôt fini.
Le 1er juillet, Sony a annoncé l’arrêt de la production de disques physiques pour les nouveaux jeux PlayStation à partir de janvier 2028. Le fabricant japonais devient ainsi la première grande entreprise du secteur à basculer franchement vers le tout numérique, quelques jours à peine après l’annonce que le très attendu GTA 6 ne sortirait pas non plus sur disque. À partir de cette date, un nouveau jeu ne s’achètera plus qu’en le téléchargeant.
Pourquoi ce virage ?
Pour l’argent, le nerf de la guerre. Le calcul est limpide. Sur son magasin en ligne, le PlayStation Store, Sony conserve environ 70% du prix d’un jeu vendu. En passant par les boutiques physiques, après les marges des détaillants et les coûts de distribution, un éditeur n’en garde qu’environ 50%. Le tout numérique, c’est aussi la fin des frais de fabrication, de transport, de stockage. Et fini les promotions du jour de lancement qui rognaient les marges : on vend plus cher, à tout le monde.
Sony s’abrite officiellement derrière les préférences des consommateurs. Il est vrai que la dématérialisation est déjà bien installée : plus de 80% des joueurs sont passés au numérique aux États-Unis, près de 70% en Europe. Mais ces chiffres cachent une nuance, car ils comptabilisent aussi les jeux jamais sortis en physique et les contenus additionnels. Certains pays résistent encore, comme la France, où le disque reste majoritaire.
Les investisseurs, eux, ont tranché sans hésiter : dès l’annonce, l’action Sony a grimpé de plus de 3%.
Du côté des joueurs, en revanche, c’est le tollé. L’annonce a été vue plus de 146 millions de fois sur le réseau social X, dépassant même la révélation des précommandes de GTA 6. Une pétition intitulée « Ne tuez pas le disque », lancée par un détaillant canadien, a franchi les 170 000 signatures. Certains abonnés ont carrément résilié leur abonnement PlayStation Plus en signe de protestation.
Face à cette colère, Sony a choisi… le silence. Six jours durant, l’entreprise n’a plus rien publié sur les réseaux sociaux. Et quand elle a enfin repris la parole, ce n’était pas pour répondre à la polémique, mais pour promouvoir une nouvelle manette de jeu de combat. Les commentaires furieux ont aussitôt englouti le message.
Derrière le disque, c’est tout un monde qui vacille. Sans support physique, plus de jeu qu’on prête à un ami, plus de cadeau qu’on revend, plus de marché de l’occasion. Or la seconde main, c’était justement ce qui permettait aux familles modestes d’offrir un jeu à moindre prix. Tout un écosystème est menacé : boutiques spécialisées, revendeurs, collectionneurs.
Autre enjeu qu’il pointe : en supprimant le disque, Sony contrôlerait toute la chaîne, de la vente jusqu’aux données de consommation, via son seul magasin.
Il y a aussi la mémoire. Un disque, ça se garde, ça se transmet. Un jeu numérique, lui, peut s’évaporer du jour au lendemain : serveur fermé, droits expirés, boutique éteinte. Sony vient d’ailleurs d’annoncer, en parallèle, la fermeture des magasins en ligne de la PS3 et de la PS Vita. Certains titres exclusifs disparaîtront à jamais. C’est tout le patrimoine du jeu vidéo qui devient soudain fragile.
Avec la fin du jeu physique, l’industrie du jeu vidéo veut nous imposer un tout numérique dont l’accès sera conditionnel et limité dans le temps. Les droits de l’acheteur seront niés. C’est le triomphe de la marchandisation totale : vous payez plein pot pour n’avoir qu’un simple…
Le sujet a fini par atteindre un terrain inhabituel pour le jeu vidéo : la politique. Jean-Luc Mélenchon a prévenu : « demain, vous paierez sans jamais rien posséder ».
Comble de l’ironie : en 2013, lors du grand salon E3, Sony avait conquis toute une génération de joueurs en promettant qu’un jeu PlayStation pourrait être échangé, prêté, revendu ou « conservé pour toujours », raillant ouvertement Xbox qui tentait alors de restreindre précisément ces libertés. Treize ans plus tard, c’est Sony qui les supprime.