Dans « Le dernier des Wilberforce », Julia Kerninon met en scène la tragédie de deux familles unies par les amitiés indéfectibles de leurs enfants. C’est une forme de roman du patriarcat et c’est aussi le livre d’une écrivaine profondément convaincue que seule la fiction donne une cohérence au monde.
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D’abord, il y a le côté solaire de l’enfance, cette amitié estivale, deux filles, deux garçons, deux familles, inséparables dans le cadre enchanteur d’une presqu’île au bord de l’Atlantique. « Ils vont se mêler tellement, raconte Julia Kerninon, qu’ils se voient comme des jumeaux cosmiques, c’est-à-dire qu’ils s’imaginent une fraternité qui n’existe pas ».
Attendre donc impatiemment tous les étés, réaliser ensemble tous les apprentissages, et dériver aussi, côte à côte, à l’adolescence jusqu’à une tragédie face à laquelle les parents semblent des spectateurs démunis.
« C’est tout le paradoxe de la parentalité, à quel point notre amour ou notre besoin de croire en nous-mêmes peut nous aveugler. On a tous envie de penser que notre famille est super bien, que nos enfants sont super heureux et que c’est grâce à nous. »
Sans être un roman policier, le récit est parsemé de petits cailloux qui transforment le lecteur en détective de l’intime de ces familles. Au fil des pages se déploie une forme de roman du patriarcat : « Pourquoi sommes-nous toujours ramenées à notre rôle de mère, pourquoi quand je suis en tournée, en tant que femme on me demande qui s’occupe de mes enfants ? » Pourtant, pour Julia Kerninon, le patriarcat est « dangereux pour les hommes aussi et peut-être même avant tout, parce qu’il leur dit aussi les toutes petites limites dans lesquelles ils peuvent exister ».
Ce qui est cœur de ce roman (dont un personnage essentiel est une écrivaine) est également la puissance de la fiction et la foi en la littérature. Voilà bien une conviction que porte Julia Kerninon depuis son enfance, depuis qu’à l’âge de 5 ans sa mère lui a offert une machine à écrire. « Ce que j’aime, en vrai, c’est faire des phrases, faire des rivières de phrase, j’aime les mots jusqu’à l’ivresse ».
C’est une déclaration d’amour à la forme romanesque et, sur le fond, Julia Kerninon pense que rien ne décrit mieux la réalité que la fiction. « Dans la vie réelle, on n’a jamais l’histoire en entier », et c’est pour cela qu’au contraire de ce que disait le grand écrivain américain Saul Bellow, le romancier est là pour donner une cohérence au monde. « C’est exactement ce qu’on essaye de faire », conclut Julia Kerninon avant de retourner vers ses rivières de mots, les siens et ceux qu’elle traduit aussi puisque c’est l’autre activité préférée de l’écrivaine.
Julia Kerninon, Le dernier des Wilberforce, publié aux Éditions de l’Iconoclaste.