Les opérations américano-israéliennes contre l’Iran, les menaces de contagion régionale et l’engagement de la France occupent prioritairement les journaux et les magazines de France Télévisions. Ces développements imposent aux rédactions une urgence : donner un sens et un contexte à des événements complexes et violents. Pour les expliquer, les rédactions s’appuient sur des profils capables de déchiffrer les stratégies militaires ainsi que les enjeux du droit international. Les experts militaires – généraux retraités, officiers supérieurs – excellent à décoder les cartes, les mouvements de troupes, les frappes de précision ou encore les stratégies navales. Les diplomates, anciens ambassadeurs, négociateurs, conseillers au Quai d’Orsay, apportent quant à eux un éclairage sur les coulisses des négociations éventuelles, les alliances régionales et les sanctions internationales.
« Inviter un ou une expert(e) est une responsabilité : c’est lui accorder une autorité, lui conférer un rôle rassurant face à la complexité d’une situation. »
Romain Messy
Directeur de la rédaction de la chaîne info
Selon Romain Messy, « Quantitativement, les experts ne sont pas nombreux, et toutes les chaînes se les disputent. Ce qui signifie qu’on va tourner avec un nombre de profils assez restreint. Tous ont cette légitimité de parler du conflit, par rapport aux pays dans lesquels ils ont été en poste [ou qu’ils étudient]. Parce qu’ils connaissent ce terrain, ils connaissent les relations diplomatiques avec les pays du Moyen-Orient.«
Il ajoute : « Ce n’est pas tout d’avoir été militaire. Il faut aussi que l’expert ou l’experte soit à l’aise dans les médias pour être capable de parler à des téléspectateurs qui ne connaissent pas la chose militaire. Pour les diplomates, c’est la même chose. Ce qui compte pour nous, c’est que chacun puisse amener un éclairage et qu’à la fin, on sorte enrichi.«
Programmation des experts
Pour Christina Hadjidakis, rédactrice en chef en charge de la cellule invités pour franceinfo TV et le journal de 20 h de France 2, « la programmation [d’invités], c’est le nerf de la guerre. » Cette tâche, aussi appelée « booking » dans le jargon, est aussi invisible que capitale. Elle consiste à identifier, joindre et convaincre des invités. Pour réussir, les programmateurs à l’agenda bien fourni activent leurs réseaux.
« Dans cette actualité forte, qui écrase tout, il faut être les premiers à décrocher ces experts. À franceinfo, nous devons trouver 50 invités par jour. Trois pour chaque demi-heure d’antenne. C’est un défi pour mon équipe et moi. », explique Christina Hadjidakis.
« Si, sur notre plateau, nous parlons du déplacement du porte-avions Charles de Gaulle, nous allons choisir un ancien militaire de la marine. Si nous parlons des Rafale, nous sélectionnons un ancien chef d’état-major de l’armée de l’air. En fonction de l’angle choisi, nous affinons en permanence. » Autrement dit, être un expert militaire « généraliste » ne suffit pas forcément. La spécialisation est la bienvenue chaque fois que c’est possible.
Les journalistes utilisent le terme « toutologue » pour désigner ces soi-disant experts aux connaissances larges, souvent connus pour leur éloquence. Dans le contexte de conflits armés, les téléspectateurs ont grand besoin d’experts pour comprendre ce qui se joue heure par heure, au-delà des images. Les anciens officiers peuvent aisément déchiffrer les cartes projetées et analyser les tactiques militaires.
« Leur pedigree est important. On regarde leur parcours, et on les choisit aussi en fonction des lieux où ils ont été en poste. »
Anne Robidel
Journaliste programmatrice pour « C dans l’air »
La sélection des invités
Les rédactions de France Télévisions disposent d’un vivier : officiers contactés via les états-majors, diplomates via les cercles du ministère des Affaires étrangères, analystes via les instituts de relations internationales (Ifri, Iris). Cependant, le choix d’un invité ne signifie pas lui « offrir un micro » sans condition. Les équipes éditoriales examinent les parcours et les prises de positions publiques, une étape de vérification appropriée.
« Nous avons des listings d’invités dans lesquels nous puisons chaque jour. Le CV de chaque expert présent sur le plateau est scruté en amont. Après quinze ans à la rédaction de l’émission « C dans l’air, » je finis par connaître presque tous les experts, et au fil du temps, nous avons tissé un lien de confiance, » précise Anne Robidel, journaliste programmatrice.
Équilibre et vérification
Pour Romain Messy, « dans le cas des militaires et des diplomates, c’est assez simple parce que leur CV parle de lui-même, personne ne peut s’inventer ancien ambassadeur de France à Téhéran. Pour chaque expert qui vient sur notre plateau, nous connaissons son profil, ses principales fonctions passées et les conflits sur lesquels il a travaillé.«
Malheureusement, tous les experts ne sont pas accessibles. Certains, très demandés au cours du conflit en Iran, sont liés par des contrats d’exclusivité avec d’autres chaînes ou sont rémunérés pour chaque apparition. Pour des raisons déontologiques et financières, le service public s’abstient de cette logique de « plateaux payants ».
« Cela ne sert à rien d’appeler tel général ou tel ancien diplomate car nous savons qu’il est sous contrat avec une chaîne concurrente. Tous ceux qui apparaissent sur notre antenne le font de manière citoyenne et bénévole. »
Le rôle des voix diversifiées
« C’est vraiment important de trouver des profils diversifiés pour nous parler de cette guerre. Nos invités ne doivent pas dire la même chose, il faut que leurs propos se complètent. », conclut Christina Hadjidakis. France Télévisions s’attache également à ouvrir ses plateaux à d’autres profils : universitaires indépendants, membres de la société civile, juristes du droit international ou même témoins exfiltrés.
Pour Romain Messy, « Outre l’expertise militaire et diplomatique, il est important pour nous de donner de la place aux voix iraniennes, car il n’y a pas une voix iranienne au singulier, mais plusieurs.«
Ce croisement des regards est essentiel pour mieux comprendre les dynamiques en jeu au Moyen-Orient, et pour fournir des clés de décryptage sur les enjeux actuels.