Directeur du Ballet Preljocaj-Centre chorégraphique national d’Aix-en-Provence, Angelin Preljocaj met régulièrement l’écriture chorégraphique sous tension. Nous l’avons rencontré dans sa loge pour décrypter sa nouvelle pièce sobrement intitulée Soulèvement. Chorégraphiée sur une musique d’Irène Drésel, elle a d’abord été présentée au Grand Théâtre d’Aix-en-Provence, lieu de résidence de sa compagnie, puis à Tirana, en Albanie. C’est le pays d’origine de ses parents, arrivés en France en 1957, l’année de sa naissance. Soulèvement fait souffler un vent de révolte au Théâtre de la Ville de Paris jusqu’au 7 novembre, avant de partir en tournée, dès le 11 novembre, dans une douzaine de villes françaises, mais également en Italie et en Allemagne.
Franceinfo Culture : À l’heure où les Français manifestent massivement, vous proposez un spectacle intitulé Soulèvement. Vous vous connaissiez des dons de voyance ?
Angelin Preljocaj : Pas du tout non, je ne suis pas voyant ! [il rit] Je suis surtout intéressé de savoir comment mon écriture chorégraphique peut évoluer. C’est l’une des questions principales que je me pose, en tant que chorégraphe en tout cas. Et je choisis toujours des thèmes qui vont nourrir, me faire inventer ou me faire ajouter à ma grammaire des choses que je n’aurais pas usitées auparavant. Là, en l’occurrence, depuis deux ans, je vois émerger des soulèvements autour de la planète, comme des geysers qui sortent avec une puissance, avec spontanéité, et je me suis dit : Voilà, là, il y a une énergie, il y a des corps qui bougent, qui se lèvent. Est-ce que ça ne serait pas intéressant de se pencher sur cette question-là pour réactiver, pour dynamiser mon écriture… vieillissante ! [il rit]
Que vous inspire cette percussion entre l’actualité du moment en France et votre création ?
Je la trouve à la fois stimulante et gênante parce que moi, je pensais sortir ce spectacle dans un contexte relativement apaisé. Je croyais que les gens pourraient le regarder avec une relative sérénité, avec un recul. Or là, on est en plein dedans. On était à Tirana la semaine dernière et les gens étaient dans la rue, c’était le chaos total, les forces de l’ordre balançaient des lacrymogènes et il y avait des fumigènes partout. Et puis le public arrivait pour le spectacle, et voyait sur scène ce qu’il venait de voir dans la rue. C’était vraiment bizarre. Évidemment, moi, ce que je propose, c’est quelque chose de stylisé. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer la beauté des soulèvements, c’est-à-dire la beauté de cette force qui nous réunit, qui nous met ensemble, en marche face à l’injustice, face à des choses qui nous indignent. C’est cette beauté-là que je veux montrer. Il n’y a pas l’idée de montrer forcément la violence ou le chaos. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui nous relie en fait.
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Est-ce que, à titre personnel, vous vous soulevez souvent ? Qu’est-ce qui vous fait réagir ?
Tous les matins, [il rit] oui, mais pas plus que quelqu’un d’autre. Ce sont les injustices tout simplement, quand quelque chose est injuste et quand certaines décisions manquent d’équité. J’utilise vraiment ce mot d’équité à dessein parce que ce n’est pas la question de l’égalité qui est en jeu. On n’est pas égaux, ce n’est pas vrai. Mais on voudrait être traités tous de la même manière, qu’on soit riche, pauvre, brun, blond, homme, femme, enfant… on veut être traités d’une façon équitable.
Vous vous souvenez de la première manifestation à laquelle vous ayez participé ?
Oui, et c’était super, c’était contre la loi Devaquet, je crois [projet de réforme des universités françaises en 1986].
Et la dernière manifestation à laquelle vous avez participé ?
Je pense que ce n’était pas vraiment des manifestations, plutôt des rassemblements de solidarité après les attaques terroristes en France. C’était encore un beau moment ça. Tout à coup, on se réunissait avec la même conscience et la même sensation liée à cette horreur du terrorisme qui touche des gens qui nous sont chers, les gens de Charlie Hebdo et puis tous les innocents du Bataclan.
« J’ai été très impressionné par la révolution de la Gen Z au Népal (…) Je voulais inscrire le spectacle dans une histoire contemporaine, avec des soulèvements qui ont été des victoires sociales. »
Angelin Preljocaj
à franceinfo Culture
Y a-t-il un événement particulier qui a été pour vous à la source de ce spectacle ?
J’ai été très impressionné par la révolution de la « Gen Z » au Népal [la génération Z en septembre 2025] avec tous ces jeunes qui se sont soulevés. Ils ont fait tomber le Premier ministre népalais qui avait décidé de couper les liens entre eux via l’interdiction des réseaux sociaux et ça a créé un mouvement spontané et puissant.
Aviez-vous d’autres événements en tête au moment de la création avec les danseurs ?
Oui, il y a toutes les révolutions ou les tentatives de révolution en Iran avec ces femmes d’un courage inouï. Et puis évidemment, la « révolution des parapluies à Hong Kong ». Il y avait plein de soulèvements.
Dans votre spectacle, il y a un moment fort avec une femme qui perd un œil. C’est une référence particulière ?
Maintenant, à chaque nouvelle vague de contestation, il y a toujours quelqu’un qui est éborgné. C’était le cas avec les gilets jaunes, et puis maintenant, c’est la même chose avec des jeunes lycéens qui perdent un œil.
À la fin du spectacle, sur l’écran en fond de scène, on voit les visages de personnes de différentes origines. À quels événements faites-vous alors référence ?
Je ne voulais pas parler d’un mouvement en particulier, mais je voulais inscrire le spectacle dans une histoire contemporaine quand même, avec des soulèvements qui ont été des victoires sociales et qui ont participé à des acquis importants. Alors bien sûr, il y a pas mal d’images du Front populaire. Et puis des images de la victoire contre le franquisme en Espagne. Il y a aussi des images du film Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein qui, cinématographiquement, sont très intéressantes. L’idée, avec ces images, ce n’est pas de montrer la lutte mais de montrer le bonheur d’avoir lutté et d’avoir obtenu gain de cause, d’avoir obtenu justice, d’avoir obtenu des équités sociales. Et nous voulions conclure le spectacle avec ces visages rayonnants, heureux d’avoir abouti.