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L’emprunt de la chemise masculine féminine

Le vieux fantasme de l’héroïne empruntant celle de son amant fait le succès actuel de la série sur Carolyn Bessette et John Kennedy Jr, mais aussi de la nouvelle collection Chanel. Pourtant, si les clientes plébiscitent ce classique du vestiaire masculin, c’est parce que dedans, elles se sentent elles-mêmes.

La scène se passe dans l’épisode 4 de la série Love Story. John F. Kennedy Jr et Carolyn Bessette. Les deux amants ont passé la nuit ensemble, elle se réveille pour partir chez Calvin Klein, où elle est en charge des relations publiques. Il la retient, elle est en retard. Elle attrape une de ses chemises et l’enfile négligemment sur sa jupe droite noire de la veille. « Qu’est-ce que tu portes ? C’est super ! » lui lance Calvin Klein en la voyant arriver. Et d’immortaliser la magnifique blonde avec son Polaroid.

Cette scène a-t-elle vraiment eu lieu ? Personne ne le sait. Carolyn Bessette portait-elle les chemises de son mari, l’héritier du clan Kennedy ? Sans doute pas. Mais il existe une photo culte, datant de 1999, de la socialite en chemise blanche Yohji Yamamoto Homme et jupe longue noire, lors du gala du Whitney Museum. C’est cette image qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux depuis le succès de la série phénomène de Ryan Murphy.

Carolyn Bessette Kennedy au gala annuel du Whitney Museum of American Art le 9 mars 1999 à New York City. Evan Agostini / Getty Images

Le fantasme de l’héroïne romantique qui emprunte la chemise blanche de son amant après une nuit d’amour alimente films et romans depuis toujours. Plus étonnamment, c’était aussi l’inspiration d’un des looks les plus emblématiques du premier défilé Chanel par le directeur artistique Matthieu Blazy, en octobre dernier : une chemise ample en popeline blanche, enfilée sur une jupe longue à traîne noire.

« Dans un livre des années 1960, il y avait cette photo de Gabrielle Chanel à l’époque de sa relation avec Boy Capel, où elle porte une chemise d’homme, » expliquait alors Matthieu Blazy au Figaro. J’ai cherché d’où elle venait et j’ai découvert que c’était une Charvet, que Chanel et Boy étaient clients de Charvet. » L’aristocrate britannique qui fut le grand amour de sa vie l’avait en effet initiée à l’art de la chemise blanche.

Ce modèle brodé Chanel (en lieu et place des initiales des clients de l’institution de la place Vendôme) est devenu un best-seller – il est d’ailleurs en rupture de stock malgré les réassorts… et son prix, 3.900,00 euros. L’une des premières à avoir perçu son cool factor fut Nicole Kidman, qui la portait en avant-première lors de ce show au Grand Palais. Ironie de l’histoire, la star volait déjà la chemise de son prétendant dans la célèbre publicité N° 5 réalisée par Baz Luhrmann en 2004…

Chemise Je t’aime en popeline, 145 € Si Banks Photography

Pour Matthieu Blazy, « c’est le paradoxe de Gabrielle Chanel, qui, le jour, porte ce vêtement d’homme, la rendant égale à l’homme qu’elle aime, et, la nuit, devient une grande séductrice qui assume pleinement sa féminité. »

Le classique masculin que s’approprient les femmes

Se sentir féminine dans un vêtement masculin, c’est toute l’histoire de la mode : le trench des militaires n’a jamais été mieux porté que par Ingrid Bergman dans Casablanca (1942) ; le smoking a gagné en sex-appeal quand il fut détourné pour ses clientes par Yves Saint Laurent, il y a tout juste soixante ans ; le jean des chercheurs d’or a connu une nouvelle jeunesse en épousant les courbes de Marilyn Monroe dans Les Désaxés (1961)…

Marie Marot avec la chemise Linda en coton, 142 € Marie Marot

Pour Éléonore Baudry, la présidente de Figaret, l’intérêt de la chose n’est pas tant dans le cliché de la femme qui se love dans la chemise sentant encore son amant que dans sa liberté de lui voler un vêtement. « J’aime l’idée qu’elle ne demande pas la permission et se l’approprie d’emblée. Elle la transforme en ne la portant surtout pas comme son homme. » Dans les magasins du spécialiste français de la chemise, les clientes adorent s’habiller au rayon homme, et plébiscitent un modèle en particulier : celui à carrure masculine, brodé d’un Je t’aime au fil rouge à l’intérieur de la boutonnière.

Le paradoxe de Gabrielle Chanel, qui, le jour, porte ce vêtement d’homme, qui la rend égale à l’homme qu’elle aime, et, la nuit, devient une grande séductrice qui assume pleinement sa féminité. »

Matthieu Blazy, directeur artistique de Chanel.

Son histoire est assez drôle : durant le confinement, comme tout le monde, nous avons revu à la télévision les classiques du cinéma français et évidemment les Sautet, en particulier Les Choses de la vie (1970), reprend Éléonore Baudry. Or, il y a cette scène culte où Romy Schneider, nue, se lève, prend la chemise de Piccoli, s’installe à sa machine à écrire, met ses grosses lunettes et lit sur la feuille, écrit en capitales : “Je t’aime.” »

La Saint-Valentin d’après, en 2021, la dirigeante lance donc une chemise pour homme et femme, en hommage à cette séquence. Mais son succès notable incite la marque à la rentrer au catalogue. « Or, cinq ans après, nous en vendons deux fois plus qu’à sa sortie ! Aujourd’hui, une grande partie de la clientèle correspond à des femmes qui l’achètent non pas pour l’offrir à leur mari, mais pour se faire une déclaration à elles-mêmes. Elle revêt un message plus féministe désormais. »

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