Des escaliers aux ascenseurs en passant par les cabines d’essayage, l’artiste argentin Leandro Erlich détourne depuis trente ans des objets de notre environnement quotidien pour jouer avec nos sens et nos perceptions. Une exposition joyeusement déstabilisante dont vous êtes le héros.
Leandro Erlich se définit comme « un artiste conceptuel travaillant à la frontière du réel et de la perception ». Né en Argentine en 1973, il vit et travaille entre Buenos Aires, Paris et Montevideo en Uruguay. Ses créations ont intégré dans le monde entier les collections de musées prestigieux. La force de son travail réside dans sa relation directe avec le public. L’Argentin dit concevoir des « œuvres qui n’existent que par les visiteurs », qu’il considère comme ses coauteurs. Sondant la relation entre réalité, représentation et expérience, il explore « les mécanismes à travers lesquels nous construisons notre compréhension du monde ». Bien avant l’avènement de l’intelligence artificielle, il questionnait : est-ce que l’on croit ce que l’on voit ou est-ce que l’on voit ce que l’on croit ?
La rétrospective du Grand Palais à Paris réunit jusqu’au 6 septembre ses pièces maîtresses et donne un aperçu très complet de son travail. De splendides maquettes, souvent animées, retracent son parcours créatif entamé dès l’âge de 21 ans. Les Bordelais pourront notamment admirer La Carte, à l’ombre de la ville, l’ombrière créée en 2023 pour le quartier du Belvédère, une dentelle de métal reproduisant le plan de la capitale girondine. Sur quatorze installations immersives, nous en avons retenu sept, soit la moitié, testées parmi d’autres « spect-acteurs », le jour de l’ouverture de l’exposition. Comme l’écrit son commissaire, le journaliste Fabrice Bousteau, « l’œuvre de Leandro Erlich nous invite à mettre de côté nos certitudes et nous transporte dans un univers fait de renversements, de troubles perceptifs et d’interrogations mentales ». Si les objets semblent d’abord familiers et les situations banales, ils se révèlent dans un second temps inexplicablement étranges. Pris dans une expérience aussi ludique qu’intrigante, on en vient à douter de ses sens.
1. Le port des réflexions
/2026/06/03/6a202ff53c86e899705807.jpg)
La première installation, une entrée en matière poétique, nous plonge dans une semi-obscurité. Le visiteur zigzague sur une rampe qui débouche sur un embarcadère. Il domine alors un petit port où six barques sont amarrées et tanguent doucement. On entend le clapotis de l’eau. C’est paisible et tout à fait charmant. Mais à y regarder de plus près… il y a un truc qui cloche. On réalise peu à peu qu’il n’y a pas d’eau sous les bateaux et que les reflets qu’on était certain d’avoir vus sont des mirages.
Aucun trucage dans l’art de Leandro Erlich, tout est révélée. On s’amuse alors à essayer de comprendre. Comment a-t-il fait pour nous berner ? Un seul bateau a ses rames dans l’eau. Leur reflet est en réalité une sculpture en bois. Les six barques que l’on aurait juré avoir comptées ne sont que trois. Un système mécanique les fait osciller. Parce qu’elles ressemblent à des bateaux, bougent comme des bateaux et parce que nous savons que les bateaux flottent sur l’eau, notre cerveau a imaginé le reste. L’œuvre révèle combien nous voyons les choses à travers le prisme de nos préjugés. Elle invite à se questionner sur le rapport entre l’image et la réalité, d’où son titre : Port of Reflexions. Faut-il douter de tout ? Comment démêler le faux du vrai ?
2. Les nuages captifs
/2026/06/03/6a20282774be7007557656.jpg)
L’atmosphère de la seconde salle, tout aussi magique, se dévoile en haut d’une rampe. Trois nuages flottent dans la nuit, encapsulés dans de petits meubles en bois, des vitrines rappelant les cabinets de curiosités d’autrefois. « J’aime penser que les nuages constituent la toute première forme d’art humain », raconte Leandro Erlich. Avant de sculpter ou de dessiner sur les parois des grottes, il pense que « nous regardions le ciel » où, sans même y penser, « nous trouvions une forme dans un nuage : un chien, une tortue, un visage, un bateau.. ». Ces captifs vaporeux illustrent pour lui une tendance de l’humanité à vouloir ajouter de l’ordre et des formes à ce qui n’en a pas. Peut-être aussi à tout ranger dans des cases. Pour capturer l’éphémère, l’artiste argentin a créé ces boîtes magiques, là encore très poétiques. Il fait entrer le monde naturel à l’intérieur du Grand Palais. L’illusion est totale mais en contournant ces vitrines, on découvre que chaque nuage est composé d’une dizaine de plaques de verre imprimées et superposées. Cet objet que nous imaginions solide est en réalité une accumulation de vides. Leandro Erlich bouscule et renverse nos certitudes.
3. La vue
/2026/06/03/6a203447bf43e993131076.jpg)
FONTE