La Russie a mené une campagne de frappes massives sur l’Ukraine, avant de demander aux diplomates occidentaux de quitter Kiev. Une « campagne de communication », juge un expert contacté par franceinfo.
Publié le 27/05/2026 à 05:58
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A la peine sur le front ukrainien, où aucune avancée notable n’a été obtenue depuis des mois, Moscou cherche à remettre sur le devant de la scène sa force militaire. L’armée russe a mené une campagne de bombardements massifs dans la nuit du samedi 23 au dimanche 24 mai. Au total, pas moins de 90 missiles et 600 drones, dont respectivement 55 et 549 ont été interceptés, ont été utilisés selon l’armée ukrainienne. Les frappes ont fait au moins quatre morts, une centaine de blessés et de nombreux dégâts.
Fait remarquable, Moscou a également utilisé dans la même soirée son missile balistique hypersonique Orechnik, de portée intermédiaire et capable de transporter des ogives nucléaires. « Il s’agit seulement de la troisième utilisation d’une telle arme », précise à franceinfo le chercheur Ulrich Bounat, auteur de La Guerre hybride en Ukraine, quelles perspectives ?. L’attaque a choqué les capitales européennes. Emmanuel Macron a condamné une « fuite en avant » de Moscou, tandis que le chancelier allemand, Friedrich Merz, a qualifié l’utilisation d’Orechnik d' »escalade irresponsable ». « Son utilisation est purement politique et n’a aucun sens d’un point de vue militaire, c’est très coûteux et pas très précis », ajoute le spécialiste.
Que cherche Moscou ? Officiellement, cette campagne de frappes est une réponse à une frappe de drones ukrainiens ayant visé dans la nuit de jeudi à vendredi le dortoir d’un lycée à Starobilsk, dans la région de Lougansk. Selon Moscou, cette frappe a détruit un dortoir où dormaient des dizaines d’adolescents, tuant 21 personnes et en blessant plus de 40 autres. « Il est impossible que la Russie ait pu constituer un arsenal de frappes aussi important ou s’y préparer en 24 à 48 heures, elle a plus vraisemblablement passé des semaines à préparer une telle intensification », analyse le rapport quotidien de l’ONG Institute for the Study of War.
Il est plus probable que Moscou « vise à punir l’Ukraine des frappes de drones réalisées dans la région de Moscou » ces dernières semaines, estime Ulrich Bounat, « tout en rappelant au reste du monde que le pays est une grande puissance, qui possède une capacité d’escalade nucléaire ». Cette campagne de frappe est aussi un message envoyé aux Russes, qui doutent de plus en plus du bien-fondé de la guerre. « La Russie veut se montrer forte et unie auprès de sa population », analyse Ulrich Bounat, qui pointe l’image désastreuse du défilé commémorant la victoire de la Russie en 1945 le 9 mai, sans chars et raccourci à 45 minutes.
Lundi, la diplomatie russe a rajouté une couche, en appelant les ressortissants étrangers vivant à Kiev, dont les personnels diplomatiques, à quitter la capitale ukrainienne avant de nouveaux bombardements. Un message répété par son chef Sergueï Lavrov à son homologue américain Marco Rubio lors d’un rare appel.
De quoi s’attirer les foudres des pays occidentaux. La France a ainsi balayé l’avertissement russe. « On a l’habitude des menaces de [Vladimir] Poutine. Hors de question d’évacuer », a commenté le ministère des Affaires étrangères français, interrogé par des journalistes. L’Union européenne a de son côté convoqué le chargé d’affaires russe à Bruxelles, a déclaré une porte-parole, Anitta Hipper, sur X, précisant que la délégation de l’UE resterait elle aussi dans la capitale ukrainienne.
Dans son message d’avertissement lundi, Moscou a dit prévoir des frappes contre les « centres de décision » et « entreprises du complexe militaro-industriel » à Kiev. Ulrich Bounat y voit surtout « une opération de communication » : « Les usines d’armement de Kiev sont déjà frappées par la Russie, qui a par ailleurs pris soin d’éviter de toucher les bâtiments officiels jusqu’à présent ». Une façon de faire diversion, alors que l’armée russe « n’est pas capable d’obtenir des résultats sur le terrain ».
La ligne de front est presque gelée depuis des mois, la Russie n’ayant capturé que quelques villages depuis le début de l’année. « Ni la Russie, ni l’Ukraine n’ont la capacité de l’emporter dans cette guerre », tranche Ulrich Bounat. « Si l’offensive d’été de la Russie ne donne rien, alors la question de la façon dont on sort de la guerre se posera à l’automne », espère le spécialiste.
Certains signes suggèrent un inconfort grandissant au sein du Kremlin. Courant mai, un document élaboré en février par les services de l’administration présidentielle a ainsi été publié par le média russe indépendant Dos’e et traduit par Le Grand Continent. Il contient une série d’arguments pour préparer la population à une sortie de guerre, sous couvert de « victoire », en cas d’accords défavorables à Moscou. « Il y a donc la conjonction, d’une part, d’un début de prise de conscience d’un échec militaire et d’une fronde montante dans les cercles dirigeants du Kremlin et, d’autre part, d’une société russe qui (…) commence à bouger », analyse auprès d’Atlantico Alexandre Melnik, professeur associé de géopolitique à l’ICN Business School Nancy-Metz.
En attendant un accord de paix, Kiev, en manque d’hommes et de matériel, doit résister aux frappes de l’envahisseur. L’armée ukrainienne est encore très dépendante des intercepteurs étrangers, dont le système américain Patriot. « Je suis reconnaissant envers tous ceux qui expriment aujourd’hui des mots de soutien. Mais des mesures concrètes pour renforcer la défense aérienne sont également nécessaires : les livraisons de missiles ne doivent pas s’interrompre un seul jour », a ainsi rappelé le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, dimanche.